Mon roman - L'invisible


L'invisible - Chapitre 15

La mort a commencé à faire son entrée sans prévenir un jour de juin. Un après-midi lourd de chaleur. Les fenêtres ouvertes et les volets tirés pour espérer capter un mince filet de fraîcheur. La moiteur de nos peaux se propageait sur nos vêtements, nos fronts dégoulinaient et nos cheveux collaient sur nos tempes. Je me souviens très bien de cette journée-là : nous étions plusieurs à regarder le match de tennis à la télévision. C’était la finale des femmes à Roland Garros, avec Christ Evert. Nous étions dans l’appartement des parents de Thierry. Il fantasmait toujours sur cette joueuse talentueuse qu’il trouvait magnifique. Nous observions son jeu, ses mouvements de jambes, sa course effrénée pour récupérer un point stratégique. Nous la soutenions tous.

Puis, à la fin du match, Thierry sursauta, se leva d’un bond et dit :

  • “ Oh ! je viens d’avoir une super idée là, et si on allait se baigner au lac de Jablines??!”

Je dois reconnaître que la soudaineté de son envie cet après-midi là, m’avait questionné. Une idée comme une étincelle. Comme un destin. 

Mais j'étais loin d’imaginer ce qui allait suivre. Il me demanda si je souhaitais les accompagner, mais je devais rentrer chez moi.

Jablines, c’était un lac aménagé, pas très loin de Roissy, on pouvait s’y baigner, faire du pédalo ou simplement se dorer sur une plage artificielle. 

Le soir même, nous devions nous retrouver chez Jean-Marc pour fêter ses 18 ans. La fête démarrait vers 20h. Nous étions déjà une dizaine, on commençait à fumer, à boire et à danser, les heures s’écoulaient doucement. Il faisait plus frais et on profitait de la brise légère. La nuit était douce. Presque normale.

Thierry et Gilles, son frère jumeau, n’étaient toujours pas là. On avait bien téléphoné mais personne ne répondait. Olivier a alors décidé de partir à leur rencontre. Lorsqu'il est arrivé sur le parking en bas de leur immeuble, Gilles et son père rentraient au même moment de Jablines, effondrés. Thierry était mort noyé. Il avait 20 ans.

Nous étions choqués et dévastés. La mort était irréelle pour nous. 

Mais le jour où elle s’approche et touche une personne de votre âge, c’est un miroir dans lequel il est effrayant de regarder. Je n’ai jamais su si la prise de stupéfiant était à l’origine de cette noyade. Ce que je sais c’est que Thierry en abusait.

La mort rôdait pourtant autour de nous. On la côtoyait régulièrement, on jouait avec elle, on la méprisait, on la provoquait, arguant qu’on en sortirait vainqueur. Comme tous les jeunes, on avait tout vu, tout compris, on allait révolutionner le monde. La mort nous paraissait trop abstraite et chimérique pour s’en inquiéter. On a continué quand même à la défier comme une menace. Par déni. Par arrogance. Par honte d’être toujours vivants, on se perdait un peu plus dans les sables mouvants de la déchéance. On buvait plus fort, on fumait plus vite, on vivait plus dangereux. Pour lui tenir tête à celle qui venait de nous dévoiler son ombre. Pour prouver qu’on était toujours plus forts qu’elle.

Nous nous croyions toujours invincibles. La mort, elle, commençait à aligner des prénoms.

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