L'invisible - Chapitre 14
Cette année-là fut sensiblement la même que la précédente avec son lot de défonce habituelle et d’alcoolisation. Dans nos soirées, nous flirtions avec n’importe qui, une ou plusieurs personnes ou de genre différent. La liberté sexuelle dont nous avions hérité des années 70 continuait de battre son plein. Même si, au fond de nous, nous n’adhérions pas à toutes ses formes, nous faisions semblant d'être en accord pour s’aligner à la tendance.
Cette libération sexuelle n’aura pas fait que du bien, trop de jeunes filles se retrouvaient dans des situations similaires voire pire, on se laissait embarquer par cette fausse émancipation qui provoquait des dégâts difficilement réparables mais “acceptés” comme prétexte à cette liberté. On ne pouvait ni se plaindre, ni en parler sans passer pour une coincée ou une sainte-ni-touche.
Je crois que dans ces années-là, beaucoup de femmes ont supporté l'insupportable. Pour ma part, je tolérais et ne disais rien pour paraître comme une jeune femme libre et tenter de faire croire que j’agissais en toute conscience. Bien sûr il n’en était rien, et c’était même tout le contraire : je subissais bien plus que je n’en disais. J’étais loin d’être la seule.
J’étais sortie avec un autre Jean-Marc, moins bienveillant que celui que je connaissais, il ne m’attirait pas plus que ça, mais à défaut, je lui plaisais donc j’y allais. Nous étions chez un ami lors d’une soirée comme les autres. Nous avions déjà fumé et bu en conséquence. Il m'invita avec insistance dans une des chambres encore disponibles. Il me tirait par le bras. Je titubais en le suivant, sans bien comprendre où j'allais.
Je me retrouvais assez rapidement sur le lit. Il m’arracha ma chemise et me broya les seins avec toute sa fougue, me faisant taire avec sa langue, puis il plongea sa main dans mon jean dont il avait, au préalable, ouvert la braguette. Tout son corps m’écrasait, il était lourd, je ne pouvais plus bouger, à peine respirer tant il me comprimait la cage thoracique de tout son poids. Il fît pénétrer ses doigts dans mon vagin et entreprit de violents allers-retours. Il me faisait mal, j’avais la sensation d’un arrachement à chaque aller retour, mais je n’osais rien dire car je pensais qu’il ne se rendait pas compte ou qu’il estimait surement me faire plaisir.
Ne pas déranger. Jamais.
La peur de le contrarier était trop présente. Et puis la frayeur aussi, celle qui vous inhibe de tout mouvement, de toute contestation. C’était une vraie brute, j’avais envie de sortir de là et m’enfuir mais j’étais trop défoncée pour réagir et soulever son corps. J’ai serré les dents et j’ai pris ce mal en patience.
Heureusement, du fond de cette scène sordide, j’entendais une amie m'appeler, elle me cherchait, elle frappait à la porte de la chambre avec insistance. Le type énervé s’est stoppé net en grommelant, il se relevait enfin. Je me libérais et j’en profitais pour me sauver.
Elle venait de me délivrer du pire, si tant est que le pire n’était pas déjà fait.
On appelait ça liberté sexuelle. Moi, je n’y voyais qu’une autre façon de me taire.
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Malgré tout, cette époque était magnifique pour plusieurs raisons : la liberté de ton, d’humour, les émissions passant à la télévision résonnaient comme des spectacles de provocation et de liberté d’expression totale.
La fête de la musique commençait en 1982. c’était un évènement incroyable, la musique se répandait dans chaque recoin des villes et des villages, sans limites. Toutes les formes étaient représentées, du jazz au classique, en passant par la variété, le rock ou le hard. La création musicale de ces années 70-80 était unique, nous écoutions des groupes tous plus innovants et performants les uns que les autres. Un déferlement de publicité et de clips signés par de grands créateurs, sortaient régulièrement avec une qualité et une exigence de haut niveau. Il faut se souvenir que le clip de Michael Jackson “Thriller” était passé au journal télévisé de 20h, comme un phénomène de la pop culture. Les icônes tels que David Bowie, Elton John, The Cure, Siouxsie and the Banshees, Iggy Pop, Klaus Nomi, Nina Hagen, Alice Cooper ou les Sex Pistols, pour ne citer qu’eux, affichaient des looks androgynes, punk et provocateurs ou décalés, sans barrières ni censure. Nous croyions à un nouveau monde, ou chacun pourrait s’habiller, s’aimer, croire, vivre libre à sa façon et sans jugement.
La réalité nous rattrapaient pour nous arracher à ces utopies car malgré ce vent nouveau, l’homosexualité restait taboue et bannie dans trop de familles, les étrangers toujours perçus comme ceux qui volaient le travail des français, la sexualité portait le voile du faux semblant, le style vestimentaire définissait l’entrée dans le milieu du travail et dans les restaurants ou boites de nuit, et l’argent continuait de creuser l’écart impitoyable entre les riches et les pauvres.
Beaucoup de désillusions subsistaient, ajoutées à nos maux personnels. Nous ne disposions pas des bonnes clés pour résoudre ces carences et la drogue les suppléaient pour s’évader et alléger nos angoisses. Mais à l’instar d’un boomerang, le retour fût violent. On se croyait intouchables. Libres. Infinis. Nous ne savions pas encore que le monde s’apprêtait à nous rappeler brutalement à l’ordre, d’une façon que personne n’aurait pu imaginer.
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