Mon roman - L'invisible


L'invisible - Chapitre 4

Ma grand-mère était espagnole, née à Guecho, pas très loin de Bilbao, le 24 décembre 1913 à minuit, d'où son prénom Maria Natividad (Marie nativité), et arrivée en France à l'âge de 2 ans. Marie était une belle femme, elle mesurait 1m66, elle était pulpeuse, ses cheveux noirs coupés assez courts et ondulés entouraient son visage avec volupté, son sourire communicatif irradiait son joli minois. Mais elle pouvait également avoir un regard très perçant et hautain qui tenait les gens à distance. Je pouvais deviner d'où mon père tenait ça. Beaucoup de monde la craignait, ses yeux ronds et noirs écarquillés qui vous scrutaient de haut, accompagnés de son ton et de son répondant, savaient immobiliser sur place n’importe quel individu. Un petit bout de femme qui savait se faire respecter avec des expressions que je n’ai jamais entendu ailleurs comme : “mieux vaut être pris pour un vache que pour un con”. ou encore “A quel étage il faut monter pour te dire merde !”. Elle avait un sacré caractère et les gens ne s’y frottaient pas. Mis à part moi.

Arrivés en France en 1916, sa famille s’installait en banlieue parisienne, dans des baraques en bois bâties à la hâte et avec ce qu’on avait sous la main pour loger les immigrés espagnols arrivés en nombre. Elle a rencontré mon grand-père, qui avait 7 ans de plus qu’elle, et quitta assez rapidement ses parents pour se marier et s’installer avec lui.

Marie a toujours travaillé depuis ses 13 ans, elle était secrétaire. À l'époque, les salaires se donnaient à la semaine et son frère, le “mauvais garçon”, l’attendait à la sortie de l’usine pour lui voler l’enveloppe qui contenait son solde. Quand elle rentrait chez elle, elle se faisait battre par sa mère qui lui réclamait le salaire évaporé qui permettait, en partie, à sa famille de survivre. Sa mère était violente. Elle frappait régulièrement ses enfants. Marie avait le lobe de l’oreille déchirée, quand je lui en demandais la raison, elle m’expliqua qu’étant jeune, sa mère était en train de repasser et elle lui ordonna de ranger sa chambre. Mais comme souvent les adolescentes, elle avait osé émettre un soupir, alors sa mère, de rage, lui lança le fer chaud dans sa direction. Ma grand-mère eut juste le temps de l’esquiver mais il se prit dans sa boucle d’oreille, lui arrachant le lobe au passage. Un coup parmi tant d’autres.

La famille de Marie était très pauvre et pour survivre, sa mère faisait les fins de marché pour récupérer les fruits et légumes jetés, abîmés ou avariés. Elle était petite et maigre, mais avait suffisamment de force pour virer avec fracas les sans-abris qui osaient se réfugier dans le couloir de son immeuble pour y passer la nuit au chaud. Elle était acariâtre mais en même temps, elle avait la charge de quatre enfants, dans un nouveau pays dont elle ne connaissait pas la langue et dans un état de pauvreté avancé. Le père de Marie faisait ce qu’il pouvait pour nourrir sa famille. Il en fallait du courage.

Marie avait perdu un enfant avant mon père, une fille, morte quelques jours après sa naissance, elle m’expliquait avoir été entièrement déchirée durant cet accouchement épouvantable. Malgré la souffrance endurée, quelques années plus tard, elle donna naissance à mon père en 1942, qui resta fils unique.

Lorsque je suis née, fille aînée et la première de la famille, elle m’a tout de suite considérée comme sa fille de remplacement. Elle me donnait tout, me passait tout, elle m’adorait autant que je l’aimais, elle fût ma véritable mère.

Elle avait cette affection tendre, douce et compréhensive. Cet amour démesuré de celle à qui on avait arraché l’enfant dans son ventre pour s’éteindre quelques jours de vie plus tard. Un énorme traumatisme dont elle pansa les plaies grâce à moi. Plus tard, je soignerai les miennes grâce à elle. Son amour inconditionnel aura fortement contribué à ce que mes fondations fragiles ne tombent pas en ruines.

J’ai toujours le souvenir de sa peau, de son odeur, le moelleux de son ventre et de sa forte poitrine contre laquelle je me blottissais comme un chaton lové sur le bedon de sa mère.

Je la revois, été comme hiver, elle portait toujours son tablier et des pulls très fins avec les manches qui arrivaient au-dessus des coudes. De mémoire, il me semble ne jamais l’avoir vu avec des manches longues, elle avait toujours chaud, “le sang latin” disait-elle.

Quand nous tentions de lui offrir un gilet à Noël, il finissait dans le fond de l’armoire, avec son papier d’emballage. A son décès, nous avons retrouvé tous ces gilets ou pulls encore empaquetés. C’était peine perdue, elle s’habillait toujours avec les mêmes vêtements, reprisés par ses soins si besoin. Les gens qui avaient connu la guerre se satisfaisaient du strict nécessaire.

Elle me parlait souvent de cette période, des Boches ou de la Gestapo, des rafles de juifs, des tickets de rationnement, des privations de toutes sortes. Cette période de guerre l’avait traumatisée. Elle partageait avec moi la peur qui s’était ancrée en elle, en me racontant les atrocités que les allemands avaient fait subir aux personnes juives, homosexuelles, handicapées, résistantes, etc… Ce sont ces histoires qu’elles me racontaient le soir pour m’endormir, prenant l’ascendant sur les comptes pour enfants. Sans le savoir, elle me transmettait ses blessures et ses peurs.

Elle nous préparait des plats que j’adorais, mon préféré était le riz au gruyère, avec plus de fromage que de riz, et suffisamment de beurre. Je n'ai jamais réussi à refaire ce même plat, pourtant très simple, mais son goût délicieux n’a jamais égalé le sien. On peut toujours refaire exactement le même plat, mais la présence, la chaleur, l’amour qu’elle y mettait, le réconfort et le plaisir qui s’y ajoutait, tout cela, malgré la recette exacte, ne peut plus accompagner ces mets, entraînant de ce fait une frustration certaine et une vraie déception. Elle réussissait très bien le petit salé aux lentilles, le pâté de tête, les escargots, la salade de pissenlits, la purée maison (je n’ai jamais compris pourquoi mon grand-père préférait la Mousseline !) et tant d’autres… C’était toujours des plats simples, mais si goûteux et copieux !

Marie cédait à tous mes caprices et ne savait que faire pour me rendre heureuse. Pour le goûter, elle me faisait souvent le fameux pain beurré au chocolat, mais aussi du lait sucré Nestlé à demi bol avec autant de Nesquick ou de Banania, ou bien elle achetait des berlingots de lait sucré aromatisé au chocolat, pistache, fraise, etc… Un vrai délice ! Le soir, pour le dessert, elle sortait la grande barquette de Danette au chocolat du réfrigérateur et mon plaisir était de plonger ma cuillère directement dedans pour déguster ce nectar. Elle me répétait souvent en riant “mieux vaut t’avoir en photo qu’en pension !”.

Le soir, pour m’endormir, elle me chantait aussi souvent “Les roses blanches”, l'histoire d'un gamin de Paris qui apportait, chaque dimanche, des roses blanches à sa mère souffrante. La maladie l'emporta et malgré tout, il continua à lui offrir les fleurs qu'elle aimait tant.

Les paroles de cette chanson sont magnifiques mais tellement tristes, elles égratignaient mon cœur d’enfant à chaque fois qu’elle la fredonnait.

Ma grand-mère portait en elle de terribles souffrances. En plus d’avoir perdu sa fille, à la mort de sa mère, elle avait dû élever sa sœur Béatrice, qui avait à peine 15 ans. Un de ses frères était porté disparu et un autre avait été assassiné alors qu’il n’avait que 18 ans. Marie m’avait raconté que c’était un mauvais garçon qui “avait des filles” et qui avait été tué lors d’un règlement de compte. Je n’ai jamais su si c’était vrai mais son dernier frère, lui, avait bien fait un séjour en prison.

Je n’ai jamais su si les circonstances étaient réellement exactes car personne n'en parlait dans la famille. C'était un secret inavouable, une honte portée par chacun.

Je retrouvais chez elle, l’ennui et la nostalgie que porterait aussi mon père des années plus tard.

En plus de ces faits abjects qu’elle me racontaient sur la guerre et qui me glaçaient le sang et épouvantaient mes nuits, les jours étaient bercés par d’autres inquiétudes toutes aussi effrayantes. En effet, ma grand-mère était asthmatique. Chaque fois qu’elle faisait une crise, elle se mettait à tousser, tousser, tousser, tousser… sans pouvoir reprendre sa respiration. Je la voyais passer du rose au rouge, commencer à glisser lentement sur le sol, avant de prendre un masque mortuaire d’un ton violet. Je voulais respirer pour elle. Mon grand-père accourait et moi, je partais me réfugier dans ma chambre, plongeais dans mon lit, me couvrant la tête d’un oreiller, m’enfonçant jusqu’à disparaître, pour ne plus l’entendre suffoquer et, surtout, ne pas la voir mourir. André lui tapotait dans le dos, lui donnait sa Ventoline et elle terminait sa toux gisant au sol, le visage bouffi, les yeux rougis et larmoyant au milieu de sa peau lie-de-vin. Je redoutais de la perdre à chacune de ces crises et imaginer la voir mourir me tétanisait. Cela se produisait plusieurs fois par semaine lorsque j’étais enfant, mais heureusement un nouveau traitement médicamenteux améliora nettement sa maladie les années qui suivirent. Pour ma peur, en revanche, aucun remède ne l’atténua. Encore aujourd’hui, je ne peux pas regarder un film dans lequel une personne n’arrive plus à respirer, soit un étranglement, une noyade, peut importe la façon, dès que je vois une suffocation, cela m’horrifie. Mon grand-père, lui, s’y était habitué et arrivait à garder son calme, malgré sa crainte sans doute proche de la mienne.

                                                                                                                                   

Ils vivaient dans une maison sur sous-sol dans une résidence pavillonnaire plus ancienne, datant des années 70, avec un grand jardin derrière, dans lequel se dressaient des cerisiers, des lilas blancs et mauves, des hortensias, des poiriers et des pommiers, et même un potager. Mes plus beaux souvenirs d’enfance sont dans cette maison.

L’habitation au 1er étage, n’était pas très grande, elle possédait une cuisine, un salon salle à manger, une petite salle de bain avec une baignoire sabot, des toilettes et deux chambres. Le pavillon bénéficiait d’un sous-sol de la même dimension. Ce dernier était obscur, on y accédait par un escalier en béton, dégageant une forte odeur de fuel. Il comprenait un garage avec un établi, une cuve à mazout, un cellier et une pièce avec un lavoir conçu par mon grand-père et dont Marie se servait toujours malgré l’achat d’une machine à laver. De la même façon qu’elle lavait sa vaisselle avant de la mettre dans l’appareil prévu pour cet usage et qu’elle faisait le ménage avant que son aide ménagère n’arrive. Elle ne voulait surtout pas montrer une maison sale à une personne étrangère à la maison. Finalement, son aide ménagère, espagnole, était payée pour faire la causette avec ma grand-mère !

André allait cueillir les cerises, ramassait les pommes ou s’affairait dans son potager. Souvent, je le suivais avec mon panier en osier pour y déposer les fruits ramassés. Il passait du temps à s’occuper de ses fleurs, des rosiers, des hortensias et des lilas dont il faisait toujours de superbes bouquets pour Marie. Il était toujours accompagné d’une tortue et de son chien Teddy, un cocker noir. Le temps passait avec lenteur, douceur et volupté, j’adorais être chez eux. Je me sentais heureuse, apaisée et en sécurité.

                                                                                                                                    

André est né en 1907, il était grand, mince, il ne parlait pas beaucoup. Les mots qui sortaient de sa bouche étaient rigoureusement sélectionnés, il ne les gâchait pas pour ne rien dire, mais son regard malicieux le dénonçait. Dans mon esprit d’enfant, je le voyais comme un Sage. Ma grand-mère me répétait sans cesse que je le préférais à elle, ce qui était faux, je les aimais autant l’un que l’autre. Je sais qu’elle prêchait le faux pour savoir le vrai. Mon grand-père en imposait aussi, on le craignait, même dans notre famille, mais moi c’était un immense respect que j’avais pour lui et tellement d’amour. Malgré leurs personnalités à tous les deux, ils ne m’ont jamais fait peur. Je reconnaissais chez eux cette carapace pour imposer le respect, mais avec moi, cela ne fonctionnait pas. Ils m’aimaient trop pour jouer aux pères et mères Fouettard. Marie tentait bien de se servir de son martinet planqué sur le haut de son réfrigérateur, qu’elle utilisait pour m’effrayer et tenter de me faire obéir. Parfois elle me courait derrière avec l’arme redoutable à la main, je jouais ce jeu idiot sachant très bien que jamais elle ne me frapperait. Je finissais toujours par avoir gain de cause, mais je les estimaient trop pour en abuser.

André travaillait chez Dassault. Lorsqu’ils emménagèrent à Roissy, il partait en vélo et roulait une bonne vingtaine de kilomètres chaque matin et soir. Il était ouvrier spécialisé. On ne connaissait pas exactement son jour de naissance. Son père aurait dû le déclarer à la mairie mais ayant pris une cuite qui dura une semaine sans dessouler pour fêter sa venue, on avait fixé la date au 27 Décembre sans certitude. Il était issu d’une famille de 5 enfants, dont le père, alcoolique, n’assumait pas grand chose.

Il souffrait de bronchite chronique, il toussait gras, expectorant et raclant ses glaires coincés dans ses bronches pour les cracher dans son mouchoir en tissu à carreaux bleu et blanc. Lui aussi se calmait à coup de Ventoline.

                                                                                                                                   

Dans le jardin, devant le cerisier, se dressait une grande balançoire et un banc adossé à la façade, à côté de l’escalier qui montait à l’étage de l’habitation. L’été je passais des heures et des heures à me balancer. Plus je prenais de la hauteur, plus je voyais les toits des maisons qui jouxtaient la nôtre. Je pouvais aussi apercevoir, par-dessus la haie de thuyas déjà immense, le haut du grand sapin qui dominait une partie de la ville et qui, à chaque Noël, brillait et clignotait de milles couleurs. Il me semblait géant, il était magnifique et majestueux. A cette époque, les décorations de Noel apparaissaient à la mi-décembre, ce qui les rendaient éphémères, précieuses et délicieusement uniques. Les rues s’illuminaient tant à l’extérieur que dans les commerces, et notre sapin attendait avec empressement la venue du père Noël, pas autant que moi bien entendu. C’était féérique et magique. Aujourd’hui, le sapin a été rasé et les festivités dans les magasins, à la télévision et dans les rues, démarrent maintenant fin Octobre, ce qui rend cette attente interminable, languissante, perdant sa magie et son enchantement… La surconsommation a dévasté les fêtes.

Sur ma balançoire, je refaisais le monde, imaginant qui je serais plus tard, si je devenais chanteuse ? ou danseuse ? une artiste ? ou si je changeais le monde, m’occupant de tous les nécessiteux ? ou si je partais découvrir le monde ? Mes réflexions partaient dans toutes les directions alimentées par tous les scénarios imaginables. Le vent me caressait la nuque et faisait tourner mes longs cheveux, cela me grisait encore plus, j’avais la sensation de voler. C’était beau et c’était grand. Cet espace m’appartenait, il était mon lieu de liberté et de réflexion. J'avais là cette sensation d'être inatteignable. Nous ferions des choses extraordinaires si nous pouvions réaliser tous nos rêves d’enfants.

Souvent, mes grands-parents s’installaient sur le banc adossé à la maison, avec leur chienne Diane, un Berger Allemand, couchée à leurs pieds. Ils me regardaient m’envoler avec envie, regrettant leur jeunesse échappée depuis bien longtemps.

À l’instant où j’écris ces lignes, “La leçon de piano” de Michael Nyman m’accompagne. Chaque note me ramène à l’année où Marie s’est éteinte. C’est un signe. Un hommage.

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