Mon roman - L'invisible


L'invisible - Chapitre 9

J’étais continuellement responsable du mal-être de ma mère qui engloutissait ses Temesta pour dormir, et qui continuait à se taper la tête contre l’oreiller toutes les nuits. Je ne correspondais pas à l’image de la petite fille modèle à laquelle elle aspirait, celle qui aurait validé la parfaite éducation de mes parents, celle dont elle aurait été si fière. J’avais juste besoin d’une identité, d’amour, de reconnaissance, de soutien, de compréhension, d’encouragement, de partage mais surtout d’affection, ce qui me manquait cruellement. Ma mère estimait que je ne manquais de rien, c'est-à-dire d'un point de vue financier, et que cela suffisait amplement.

Je m’interrogeais sur ma place au sein de ma famille. Lorsque nous étions ensemble dans le salon, je les regardais, amoureux, échangeant des blagues, des sourires complices, des conversations profondes et des projets communs. Parfois, je me demandais s’ils me voyaient. Je culpabilisais de ne pas m’y sentir épanouie et heureuse car effectivement “j’avais tout pour être heureuse”.

Comment comprendre que quelque chose n’allait pas chez moi ? Je vivais dans une belle maison, mes parents travaillaient et gagnaient bien leur vie, je partais en vacances, j’avais des cadeaux pour Noël et pour mes anniversaires. De quoi pouvais-je me plaindre ? J’avais un mal être profond et évident auquel je ne comprenais rien, une souffrance sourde qui me dévorait de l’intérieur. Mon innocence d’enfant avait laissé la place à une adolescente effacée, anxieuse, se débattant dans un épais brouillard d’incertitudes et de frustrations. Plus rien ne déclenchait l’envie, j’avais peur de tout et de tous, je n’avais plus d'énergie, plus de joie, pas d’horizon. Le seul soulagement que je pouvais obtenir se trouvait dans les substances illicites, qui me permettaient d’entrer dans un monde amnésique ou plus rien n’avait d’importance. Mes barreaux tombaient un à un, j'oubliais tout, jusqu’à me perdre moi-même.

Mon père me comparait à ma mère, vantant sa forte personnalité, le travail qu’elle effectuait à son poste chaque jour et la maison qu’elle gérait avec rigueur et élégance. Ma mère me comparait à ma sœur et à mes amies, accentuant le fait que je ferais bien de prendre exemple sur elles. Décidément, j’étais une incapable et je rendais ma famille malheureuse.

Je passais de justesse en troisième, l’année scolaire démarra avec des interdictions de sorties diverses, ce qui évidemment ne servit à rien.

Dès que je le pouvais, je mentais. Je racontais que j’avais un exposé à faire chez une copine ou une dissertation nécessitant l’aide d’une amie, ou bien qu’un pote allait m’expliquer quelques notions de mathématiques. J’avais une imagination débordante et savais très bien mentir. Chaque fois, je me persuadais que je disais la vérité, comme si je jouais un rôle au théâtre et que ma vie en dépendait, personne n’y voyait rien à redire. C’était mon seul échappatoire.

Mon père tentait de trouver des motivations afin que je me mette à étudier correctement :

  • “Si tu as 13 de moyenne, je t’offrirais un scooter”

Sauf qu’il mentait encore plus que moi, car je n’ai jamais reçu ni la balançoire ni le scooter ni les divers cadeaux qu’il s’était engagé à m’offrir si mes résultats étaient bons en primaire ou au début du collège. Ils le furent, et pourtant, il n’a jamais tenu ses promesses; je ne tiendrais pas les miennes.

                                                                                                                      *

 

Je refusais le modèle de mes parents pour m’enfouir dans un autre, mais au fond, qui étais-je réellement ? A quoi j’aspirais ? Que souhaitait la petite fille tapie au fond de moi ? A quoi souhaitait-elle échapper et vers quoi voulait-elle tendre ?

Je rencontrais des amis qui m’appréciaient, ils riaient de mes imitations, de mes vannes. Ils m’écoutaient débattre d’un sujet qui me tenait à cœur. Je devenais une personne à part entière, qui avait le droit, comme les autres, d’avoir un avis. Une jeune fille qui pouvait bouger, danser,  rire, s’exprimer, vivre quoi ! Mais au fond de moi, je n’étais qu’une poupée brisée, vide, oubliée dans un coin sombre et délabré. Je me fondais simplement dans un groupe pour avoir le sentiment d'être reconnue et d’exister en tant qu’adolescente. Mais qui étais-je ? Celle qui ne trouvait aucune place légitime dans sa famille et était sous emprise ? Ou celle qui prenait l’apparence et le rôle de quelqu’un d’autre ? Finalement, je me perdais dans les deux. Chez moi, mes paroles, mes émotions, mes ressentis, mes croyances, mes envies étaient niées. Je devais penser comme mon père et avoir les mêmes aspirations. Quant à ma mère, elle s'érigeait en modèle à la plus haute marche et prenait soin à ce que je ne puisse jamais rivaliser tout en se victimisant d’avoir une fille aussi désolante. Avec les autres, j'étais une coquille vide qui calquait tout de leurs personnalités pour tenter de combler ce manque, comme un guide à suivre pour la création de mon entité.

Je me découvrais la passion de l’écriture et j’entretenais mon attirance pour le dessin. La première me permettaient de cracher ma haine et ma colère sur le papier et la deuxième procurait chez moi comme une sorte d’arrêt temporel, une concentration qui me permettait d'accéder à un monde parallèle que moi seule pouvait créer. Peut-être était-ce le seul endroit authentique où j'avais le droit de penser et d’avancer par moi-même, un lieu de liberté et de méditation.

Je tenais un journal, comme beaucoup d’adolescents, que je planquais, car ma mère le cherchait régulièrement, à l’affût de la moindre information me concernant. Elle fouillait mes affaires, en quête de la moindre sottise de ma part. Mon père, lui, n’ayant pas d’horaires fixes à son travail, pouvait rentrer très tôt. Il en profitait pour me suivre à la sortie du collège, pour savoir où j'allais et avec qui, ou me surprendre avec une cigarette à la bouche (ce qui me valût une belle brûlure dans le creux de ma main). Mon sentiment d’insécurité grandissait, ma peur ne se limitait plus à la maison mais aussi à l'extérieur. Je me sentais épiée, observée. Je sentais quand il était là, proche, me surveillant. Je devais être vigilante, ne pas sortir avec un copain de mauvais genre, ne pas rentrer en scooter, ne pas fumer, etc… Chacun de mes mouvements respirait la défiance.

Mon corps était en alerte permanente.

A la maison, c’était les allusions et les sous-entendus, ce qui était encore pire car cela me plongeait dans l’incertitude et me laissait tout imaginer. Mais que savaient-ils vraiment ? m’avaient-ils vu ? avec qui ? quand ? Je savais également que certaines personnes se faisaient une joie d’aller raconter chez qui elles m’avaient vu, à quel endroit, et avec telle ou telle personne. Des âmes charitables pensant bien faire mais qui ne faisaient qu’accentuer mon sentiment d’être épiée en permanence. Je me sentais espionnée, je redoublais d’attention.

Parfois, le week-end, avec des amis, nous allions aux puces de Clignancourt pour acheter des fringues ou des disques. Le premier, je m’en souviens encore, était l’album fabuleux de :

🎵 Joe Jackson - I’m the man

J’y avais déniché également une veste en cuir noire, usée, élimée. Je la trouvais magnifique, ma mère la haïssait. Elle avait fini par la jeter. Nous traînions aussi au forum des Halles à Paris, surtout pour se fournir, d'ailleurs nous avions été contrôlé, nous détenions tous du shit sur nous, les flics nous avaient sermonnés mais finalement laissé partir.

Quelle était la bonne méthode pour nous arrêter de consommer ?...

                                                                                                          *

                                                                                                                           

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