Je refusais le modèle de mes parents pour m’enfouir dans un autre, mais au fond, qui étais-je réellement ? A quoi j’aspirais ? Que souhaitait la petite fille tapie au fond de moi ? A quoi souhaitait-elle échapper et vers quoi voulait-elle tendre ?
Je rencontrais des amis qui m’appréciaient, ils riaient de mes imitations, de mes vannes. Ils m’écoutaient débattre d’un sujet qui me tenait à cœur. Je devenais une personne à part entière, qui avait le droit, comme les autres, d’avoir un avis. Une jeune fille qui pouvait bouger, danser, rire, s’exprimer, vivre quoi ! Mais au fond de moi, je n’étais qu’une poupée brisée, vide, oubliée dans un coin sombre et délabré. Je me fondais simplement dans un groupe pour avoir le sentiment d'être reconnue et d’exister en tant qu’adolescente. Mais qui étais-je ? Celle qui ne trouvait aucune place légitime dans sa famille et était sous emprise ? Ou celle qui prenait l’apparence et le rôle de quelqu’un d’autre ? Finalement, je me perdais dans les deux. Chez moi, mes paroles, mes émotions, mes ressentis, mes croyances, mes envies étaient niées. Je devais penser comme mon père et avoir les mêmes aspirations. Quant à ma mère, elle s'érigeait en modèle à la plus haute marche et prenait soin à ce que je ne puisse jamais rivaliser tout en se victimisant d’avoir une fille aussi désolante. Avec les autres, j'étais une coquille vide qui calquait tout de leurs personnalités pour tenter de combler ce manque, comme un guide à suivre pour la création de mon entité.
Je me découvrais la passion de l’écriture et j’entretenais mon attirance pour le dessin. La première me permettaient de cracher ma haine et ma colère sur le papier et la deuxième procurait chez moi comme une sorte d’arrêt temporel, une concentration qui me permettait d'accéder à un monde parallèle que moi seule pouvait créer. Peut-être était-ce le seul endroit authentique où j'avais le droit de penser et d’avancer par moi-même, un lieu de liberté et de méditation.
Je tenais un journal, comme beaucoup d’adolescents, que je planquais, car ma mère le cherchait régulièrement, à l’affût de la moindre information me concernant. Elle fouillait mes affaires, en quête de la moindre sottise de ma part. Mon père, lui, n’ayant pas d’horaires fixes à son travail, pouvait rentrer très tôt. Il en profitait pour me suivre à la sortie du collège, pour savoir où j'allais et avec qui, ou me surprendre avec une cigarette à la bouche (ce qui me valût une belle brûlure dans le creux de ma main). Mon sentiment d’insécurité grandissait, ma peur ne se limitait plus à la maison mais aussi à l'extérieur. Je me sentais épiée, observée. Je sentais quand il était là, proche, me surveillant. Je devais être vigilante, ne pas sortir avec un copain de mauvais genre, ne pas rentrer en scooter, ne pas fumer, etc… Chacun de mes mouvements respirait la défiance.
Mon corps était en alerte permanente.
A la maison, c’était les allusions et les sous-entendus, ce qui était encore pire car cela me plongeait dans l’incertitude et me laissait tout imaginer. Mais que savaient-ils vraiment ? m’avaient-ils vu ? avec qui ? quand ? Je savais également que certaines personnes se faisaient une joie d’aller raconter chez qui elles m’avaient vu, à quel endroit, et avec telle ou telle personne. Des âmes charitables pensant bien faire mais qui ne faisaient qu’accentuer mon sentiment d’être épiée en permanence. Je me sentais espionnée, je redoublais d’attention.
Parfois, le week-end, avec des amis, nous allions aux puces de Clignancourt pour acheter des fringues ou des disques. Le premier, je m’en souviens encore, était l’album fabuleux de :
🎵 Joe Jackson - I’m the man
J’y avais déniché également une veste en cuir noire, usée, élimée. Je la trouvais magnifique, ma mère la haïssait. Elle avait fini par la jeter. Nous traînions aussi au forum des Halles à Paris, surtout pour se fournir, d'ailleurs nous avions été contrôlé, nous détenions tous du shit sur nous, les flics nous avaient sermonnés mais finalement laissé partir.
Quelle était la bonne méthode pour nous arrêter de consommer ?...
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