Mon roman - L'invisible


L'invisible - Chapitre 8

 

C’est lors d’une de ces après-midi que j’embrassais pour la première fois Jean-Marc, sur cette musique : 

🎵 Eagles - Hotel California

Mon premier flirt comme on disait à l’époque. Il était beau, gentil, doux, attentionné et si bienveillant. Il avait un rire communicatif dont je garde encore précieusement le souvenir. Notre relation n’aura duré qu’un mois, séparés par les vacances d’été. Mais Jean-Marc devint l'un de mes meilleurs amis et le restera pendant de longues années.

Mes notes chutaient, ce qui rendait mon père plus menaçant, m’interdisant de sortir les week-ends ou seulement deux heures, de quatorze à seize heures les samedis. Je redoublais ma quatrième, et me retrouvais de nouveau isolée dans ma classe, ne connaissant personne. C’est fou comme une année à cet âge-là peut sembler une décennie. Néanmoins, c’était moins redoutable, car je faisais partie d’un clan, maintenant les plus jeunes me regardaient comme moi j’avais découvert les autres. Je faisais la connaissance d’autres amis, pas davantage fréquentables que les premiers. Je passais du temps avec les uns et les autres, selon mes envies.

Je commençais à fumer du cannabis, ou on le partageait en l’introduisant comme ingrédient dans des gâteaux, tout était prétexte. Je buvais aussi de plus en plus souvent, du Malibu (très à la mode dans ces années-là), de la Vodka, du Gin, du Get 27, tout ce qu’on pouvait trouver était bon, ce n'était pas le goût qui nous guidait, mais l’effet garanti d’une alcoolisation. Nous tentions de déclencher cette ivresse qui atténuait tant nos fêlures et nos angoisses.

Comme, au mieux, je n’avais que deux heures les samedis après-midis, je m’efforçais de ne pas en perdre une minute. Dès que j’arrivais chez mes amis, je commençais tout de suite à sniffer ou fumer, de cette façon j’avais deux heures pour en profiter. Quel que soit l’endroit ou j’allais, il y avait toujours ce qu’il fallait pour se défoncer.

Lorsque nous étions chez Stéphane B., on écoutait en boucle et à fond, de façon à ce que la musique résonne dans chaque pièce de la maison : 

🎵 Stairway to heaven - Led Zeppelin

🎵 Say it and so - Murray Head

Ces deux morceaux participaient à la naissance de nos flirts, couvraient nos discussions, nos délires et nos danses. Ils animaient le moindre de nos mouvements. En étant défoncés, nous percevions la musique de manière exponentielle, les mélodies prenaient des dimensions féériques. La musique me pénétrait et me portait, les rythmes produits par la batterie ou la basse signaient les battements de mon coeur, le son des guitares ou saxos me faisaient l’effet d’une respiration ou, quand les notes montaient dans les aiguës, elles semblaient simuler des cris de désespoirs. J’entrais dans un nouveau monde dans lequel les sons exaltaient. Ma sensibilité extrême me permettait de vivre intensément ces instants, j’avais le sentiment d'être pleinement présente et entière dans ces moments-là. Je brûlais d’envie de m’y engouffrer et de m’y perdre. Je me laissais bercer par le bonheur que les sons me procuraient. Je n’écoutais pas la musique, je la vivais, je la ressentais vibrer au plus profond de mon corps.

Sous l’emprise de ces drogues, nous philosophions sans cesse, nous tenions des débats sur le sens de la vie, de l’amour, de la mort, sur le fait de réussir sa vie, sur la signification du bonheur… Est-ce que partir au bout du monde pouvait nous permettre d’élaborer un autre chemin de vie ? Qu’allions nous faire de nos vies ? Qui était Dieu ? Existait-il ? Quel était le but de la vie ? y avait-il une vie après la mort, si oui laquelle ?

Nous pouvions passer des heures sur le même sujet de conversation, tellement nous avions à débattre et tant nos avis divergeaient. Nous n’y connaissions rien mais nous avions la prétention d’avoir tout compris et nous nous permettions d’élaborer des débats très animés, profonds, en étant convaincu d'être les premiers au monde à y réfléchir. L’insouciance et la naïveté de l’adolescence.

Nous avions ce sentiment de tout nous dire, d’être nos confidents. Nous dévoilions nos intimités, nos personnalités, nos attentes et nos souffrances. Je comprendrais des années plus tard que nous gardions en nous la profondeur secrète de nos tourments.

Pendant que les notes de guitare résonnaient encore dans mes oreilles, d’autres partitions, celles de l’école, se jouaient sans moi. 

 

 

 

 

 

Illustration - Mes pensées

                                                                                                                                    *

Je finissais ma deuxième quatrième laborieusement. Mes notes ne faisaient que chuter, les annotations étaient désastreuses : “rêve”, “ne travaille pas”, “ne participe pas” “il faut se réveiller”, ”manque d’attention et de concentration”, “toujours dans la lune”, “peut mieux faire”. Je n’aimais pas le collège, les cours ne me captivaient pas. Je subissais leurs récitations monotones, rythmées par des dates à apprendre par cœur, des têtes de chapitres à souligner, des pages d’écritures à remplir, sans plaisir ni intérêt, comme si on copiait un annuaire sur nos cahiers. Je m’endormais en cours, j’avais du mal à me concentrer. J’avais le sentiment d’apprendre davantage avec mes amis qu’avec les professeurs. Je me posais énormément de questions, tout le temps, ça fusait de partout, inlassablement, mais je ne trouvais pas de réponse à l’école. Lorsque j’avais des interrogations sur quelque sujets que ce soit, on me renvoyait toujours la même réponse : “C’est hors sujet”, “ce n’est pas le moment”,”ça ne correspond pas à la leçon d’aujourd’hui”, etc…De sorte qu’au lieu de m’animer, le collège m’éteignait.

J’avais besoin de vie là aussi, de pratique, de réponse à mes sollicitations, pas de rester des heures assise sur une chaise en bois, à écouter et ressortir bêtement ce qu’on avait entendu la veille ou la semaine d’avant. Peu importait si on oubliait quelques semaines plus tard, l’important était de se souvenir des dates, des chiffres, des passages de livres, de vocabulaire en français et en langue étrangère pour pouvoir les recracher lors d’une interrogation écrite et espérer une bonne note qui rendait tout le monde heureux et fier.

Nous apprenions pour réciter stupidement. Il ne fallait pas trop creuser ni dévier mais aller au rythme du programme, ni trop vite, ni pas assez, pour ne pas sortir de ce cadre scolaire rébarbatif.

Je trouvais cela incompréhensible, il ne s’agissait pas d’apprentissage mais de gavage choisi et mesuré. les “trop” ou les “pas assez” étaient largués sur le chemin, pas le temps, pas les moyens. Alors qu’on apprenait tellement mieux en immersion, en pratiquant, en visitant, en jouant ou avec un correspondant que d’apprendre par cœur des listes de mots, de dates, de noms ou des formules qu’on utilisait jamais.

Durant les cours de français, j’ai toujours trouvé très troublant ces analyses de livres, sans doute que je n’y connaissais rien. Lorsqu’on lisait un livre de Zola et que le professeur de français expliquait sérieusement que le mot ou la phrase détaillant la branche d’un arbre cité à la page 42 faisait référence à une action se déroulant page 58, je me demandais comment il pouvait savoir cela ? Est-ce que Zola avait laissé des traces de ces improbables analyses ? Était-ce réellement de cette façon dont l’écrivain couchait son histoire sur ses pages blanches ? Avec un calcul et une intrigue mathématique ? Un jeu de piste pour emmener le lecteur dans une enquête d’une forme littéraire ardue ? J’en doutais fortement et ces analyses, décortiquant le moindre mot, gâchaient mon rêve et mon imagination, on m’avait volé le plaisir de lire. Je crois que commencer notre découverte littéraire à cet âge par des romans de cette envergure est le meilleur moyen pour démoraliser les jeunes de son intérêt. Débuter cet apprentissage par des auteurs comme Racine, Balzac, Proust ou Sartre était vécu par moi comme un repoussoir. Leur analyse et leur décorticage prenaient le pas sur la découverte et le voyage de l’esprit. A mon sens, la lecture devrait s’initier par des écrivains accessibles pour les élèves de 11 à 16 ans, afin de leur donner le goût et l’envie de poursuivre. Je ne me suis jamais autant ennuyée qu’en cours de français, et pourtant j’adore la littérature aujourd’hui.

S’évader avant de savoir pourquoi, rêver avant d’analyser, comme lorsqu’on contemple un tableau. Laisser le spectateur admirer et interpréter ensuite ce qu’il voit et ressent.

La seule matière où je m’éclatais était le dessin, je tiens cela de ma mère. Elle aurait aimé devenir styliste et réalisait beaucoup de croquis de femmes. Lorsque je la voyais dessiner, je l’imitais. Ses dessins me fascinaient, elle ne créait que des femmes, des figures de mode longilignes et très minces, ses modèles portaient des tailleurs et des robes très sophistiquées, accompagnés de chapeaux à plumes ou à fleurs, des sacs à main en cuir et de chaussures à talons. Elle avait raté sa vocation comme on dit, mais à cette époque-là, les jeunes filles se devaient d’être secrétaires et rien d’autre. Je n’étais forte que dans ce cours et celui de la musique. Mon père n’avait de cesse de dire :

  • ” Ah s’il existait un Bac musique, c’est sûr que tu l’aurais eu avec mention très bien !!”

Je savais de qui tenir. 

Quand ma mère reçut le bulletin de fin d’année de cette deuxième quatrième, elle se mit à hurler et à gesticuler dans tous les sens. Elle me disait que je la décevais, que je me moquais d’eux, que je me foutais de tout, que je n’étais bonne à rien, que je leur pourrissais l’existence et que je ne ferais jamais rien de ma vie. Je décidais de monter dans ma chambre pour y retrouver le calme, mais elle me suivit, et m’attrapa sur le palier, s’égosillant, rugissant de colère, haletant. Elle commença à me gifler, à me frapper comme une forcenée. Je me protégeais comme je le pouvais avec mes bras, faisant face à une véritable crise d’hystérie. Jusqu’à ce que mon père arrive pour nous séparer. 

Elle avait honte de moi, je ne correspondais pas à ce qu’elle attendait de moi, elle n’avait pas prévu, dans son monde idéal, d’avoir une fille aussi imparfaite. J’avais “mauvais genre”, je n’obtenais que des mauvais résultats, je n’avait que de “mauvaises fréquentations” et j’étais “effrontée par dessus le marché”, c’était trop !

Jamais elle ne se posa la question du pourquoi, ni tenta de sonder s’ils avaient une part de responsabilité dans mon début de vie chaotique. La seule chose qu’elle éprouvait c’était que je leur faisais du mal sciemment et sans aucune raison puisque j’avais tout pour être heureuse. Et malgré “tout ce qu’elle avait fait pour moi”, j’osais ne pas vouloir rentrer dans ses cases préétablies.

Je me devais d’être son faire valoir, pas son pis aller.

                                                                                                                                    *

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