Mon roman - L'invisible
L'invisible - Chapitre 7
⚠️ Ce chapitre aborde des violences sexuelles et peut heurter la sensibilité de certains lecteurs.
On est une proie facile lorsqu’on est seule, différente et sans amis protecteurs, certains le comprennent vite et en profitent aisément. C’est ce qu’il se passait avec Stéphane S., il avait repéré sa cible, et il avait défini l’endroit où elle ne pourrait pas lui échapper pour passer à l’attaque. Il a choisi la cour : là où il savait que personne ne bougerait.
Il courait vers moi, seul au début puis en bande. Il m'attrapait, me collait au sol pour me peloter de toutes parts. Sous son poids, je ne pouvais plus bouger, à peine respirer. Il tripotait mes seins inexistants, mes hanches, mes cuisses et passait ses mains entre mes cuisses pour atteindre mon sexe qu’il empoignait avec rage. Est-ce que c’était ça tomber amoureux ? Il s’en donnait à cœur joie, devant les pions et les profs souriants et ironisant devant ces jeux d’enfants ou qui, lâchement, détournaient leurs regards. Les élèves, eux, étaient hilares et ne loupaient rien du spectacle. Jamais un surveillant, un professeur ou un élève n’a dénoncé ces agissements. Cela amusait le plus grand nombre. Un divertissement malsain et gratuit à portée de main, qui animait les récréations et alimentait leur conversation, mais rien de plus.
La jeune fille fragile n’en valait pas la peine. Cela a duré un an. Quotidiennement, j’étais la cible de ces attaques sexuelles. C’était un rituel, quasiment journalier, de la cour de récréation, une exhibition nauséeuse, un show sordide. Bien que tout ceci fut déplacé et défendu, je préférais encore ça au vide. C’est terrible à écrire mais c’était ma réalité. Au moins j’avais une attention, plus que limitée, brutale, sauvage et abject certes mais une personne s'intéressait enfin à moi. Oui, je l’avoue, quand je sortais de cours et que j’arrivais dehors, je le cherchais du regard. Je le redoutais autant que je l’attendais. Une histoire unilatérale, violente et malsaine dont je me satisfaisais, faute de mieux. J’avais au moins la sensation d’exister pour quelqu’un qui, peut-être, m’aimait ?
Cependant, à part lui, personne ne s'intéressait à moi, pas un de ceux que j’admirais avec envie ne m’adressait la parole. Je n’étais jamais invitée dans aucune fête et je faisais le chemin de la maison au collège désespérément seule. J’avais bien une voisine de la rue d’à côté, Corinne, avec qui j’avais sympathisé mais qui ressemblait trop aux filles que ma mère adorait. Je voulais découvrir autre chose que ce que je connaissais déjà et qui ne m’amusait pas du tout. Je voulais absolument me rapprocher de ceux qui me faisaient rêver, ceux qui semblaient un peu rebelles, en marge. C’était eux que je souhaitais atteindre, ils me fascinaient.
Je rentrais en cinquième. Stéphane S. avait déménagé durant les grandes vacances, je ne le croiserais plus. Curieusement ou pas, j’étais triste d’avoir perdu le seul contact que j’avais, si malsain qu’il était. Le pire, c’est qu’à force, mon cerveau avait fini par confondre attention et violence.
★
Illustration - L'après.
Au niveau scolaire, je commençais à décrocher, les cours m’ennuyaient, je n’y trouvais aucun intérêt, ils me semblaient fades, insipides, une récitation monotone des connaissances. Je rêvais. Mes professeurs le notaient sur tous mes bulletins scolaires : “rêve”, “peut mieux faire”, “pas assez attentive”, “toujours dans la lune”. Je préférais m’envoler, imaginer tout ce que la vie pouvait me réserver, toutes ces diverses choses que j’avais à ma portée. Je me posais des tas de questions, tout le temps, c’était incessant et fatiguant mais l’école n’y répondait pas. J’avais besoin de connaissances pratiques et pragmatiques, plus que de théories.
Je me sentais frustrée et perdue. Je refusais la voie toute tracée de l’éducation nationale et la vie routinière et monotone qu’elle semblait nous proposer. Je ne souhaitais pas d’une vie derrière un bureau comme ma mère. Mais le paradoxe des adolescents, c’est que je ne savais pas quoi faire. Je redoutais cette vie routinière et monotone et je rêvais de passion, d’évasion, d’anticonformisme et de nouveauté. Je ne voulais en aucun cas entrer dans ce moule d’une banalité à pleurer, sortir à tout prix de la roue du hamster.
Je commençais à fumer, j’avais gouté mes premières gauloises en les volant à mon cousin Philippe, et étant encore bien naïve, je n’avais rien trouvé de mieux que de l’allumer dans les toilettes, autant dire que je me suis fait attraper !
★
Par l’intermédiaire d’un ami de l’école primaire, Olivier, dont la maison se situait près de chez mes grands-parents, j’ai enfin fait la connaissance de ceux que je convoitais. J’y passais de temps en temps le mercredi après-midi, quand je trouvais un mensonge à fournir à mes parents pour pouvoir y aller : des copines qui devaient m’aider pour faire mes devoirs notamment, celui-ci était valable à toute occasion. Olivier vivait dans une grande maison, qui jouxtait le magnifique sapin de la ville, celui dont j’admirais la décoration majestueuse à Noël. Son père lui avait aménagé un studio au rez-de chaussée, le reste de la partie habitable étant située au 1er étage. Le sous-sol lui était donc réservé, sans avoir d’adultes en surveillance. Autant dire que c’était une très bonne planque à conneries.
Jean-Marc était son meilleur ami, il était très souvent présent. Il était si beau, assez grand, mince, avec des lèvres délicieusement charnues qui invitaient au baiser, des boucles châtain claires qui lovaient son visage avec sensualité, un rire unique et très communicatif. Je l’aimais beaucoup, il semblait si gentil, sensible et doux.
D’autres personnes passaient régulièrement, des filles et des garçons, vêtus du même style. Petit à petit, je m’intégrais parmi ces nouveaux amis avec fierté. On me tolérait, on m’adressait même la parole et on riait avec moi, comme si je faisais partie de leurs cercles d’amis. C’était inimaginable et pourtant c’était là, devant moi, bien réel.
Ils écoutaient beaucoup de musique, je découvrais “Téléphone”, “Supertramp”, “Dire Straits”, “Genesis”, “Hubert Félix Thiéfaine” et tant d’autres.
🎵 Hubert Félix Thiéfaine - L'homme politique, le roll-mops et la cuve à mazout
Même si j’en connaissais déjà suffisamment grâce à mon père, j’avais cette chance de pouvoir apprécier d’autres morceaux d’anthologie et j’étais assez fière de me faire ma discographie personnelle. Ces groupes de musique passaient à fond, bien entendu, et nous nous vautrions sur divers coussins placés par terre, avec des spots colorés qui dansaient en rythme sur la musique et plaquaient leur chorégraphie sur le mur. On était bien. C’était un formidable sas de décompression. Tout cela était magique, ces nouveaux amis réunissaient mes envies de musique et mon besoin de vivre autrement, mon appétit de croire en de nouveaux horizons, d'accéder à un cercle plus rebelle et inventif que les autres, de partager des discussions aussi diverses que passionnées. Ces instants me remplissaient de bonheur. J'étais appréciée, parfois attendue, j’en retrouvais quelques uns au collège ce qui me permettait de me sentir moins seule.
Nous avions de drôles de dégaines, avec nos foulards, nos jeans 501 usés, nos vestes en daims ou cuirs et nos cheveux longs. Nous surfions toujours sur la même vague du “faites l’amour, pas la guerre”, antimilitaristes bien sûr accompagné d’une certaine liberté sexuelle et de pensées anarchiques. On pouvait parler de tout entre nous, de politique, d’avenir, d’amour, de sexe et de la mort, rien n’était tabou, et je n’ai jamais ressenti la moindre différence entre garçons et filles, ou entre diverses origines, nous étions tous identiques et partagions les mêmes conneries, les mêmes discussions, les mêmes fringues, les mêmes joints. Je me créais une nouvelle famille. Je m’ouvrais aux autres, j’avais moins peur.
En classe, mes notes suivaient encore, j’étais toujours une bonne élève en sixième et en cinquième. Mon entrée en quatrième allait signer le début de mon décrochage scolaire. Je tentais d’imposer progressivement un nouveau look, plus “cool”, à mes parents qui commencèrent à céder. Je grandissais et je gagnais quelques petits points de liberté ! Je pouvais arborer une nouvelle tenue à base de jean usé, pull, basket et foulard violet. J’avançais, j’y étais presque !
★
Chaque année, en février, nous partions faire du ski avec mes parents, ils louaient un appartement à Hauteluce, puis, les années suivantes, à la station des Saisies.
Je skiais parfois seule ou avec ma mère, mon père préférait le ski de fond et ma sœur apprenait à l’école de ski. Cette année-là, j’avais fait la connaissance de plusieurs jeunes issus d’une colonie qui passaient leurs journées à la station puis repartaient le soir à plusieurs kilomètres de là, dans leur gîte. J’avais sympathisé avec Eléonore, que tous nommaient Nono, une jeune fille de 14 ans, brune avec de jolies boucles, un visage fin et des yeux noisettes pétillants, assez délurée, vive et drôle. Je passais quelques jours à skier avec eux et en fin d’après-midi, nous jouions au babyfoot. A la fin d’une partie, Nono m’avait demandé :
"Il faudrait que tu viennes au gîte, on pourrait bien se marrer ! Demande à tes parents ? et moi à la dirlo !"
Ce que j’ai fait le soir même, précisant bien entendu, que la directrice était d’accord. Mes parents acquiesçaient;
Sauf que le lendemain matin, Nono m’avait appris que la directrice avait refusé la proposition, faute d’assurance compatible avec mon arrivée. Je m’étais fait tout un film sur ma venue dans leur gîte et la soirée que nous passerions tous ensemble et tout tombait à l’eau à cause de cette femme. Qu’à cela ne tienne, j’avais décidé d’y aller, donc j’irais !
Nono me disait que j’étais complètement folle, néanmoins elle ironisait sur le fait que j’en sois capable ou pas. Il ne m’en fallait pas plus pour me convaincre d’aller au bout de cette aventure.
A 18 heures, je me suis dirigée vers leur bus, sous le regard de mes parents à qui j’avais grossièrement menti, leur expliquant que j’avais discuté avec la directrice qui confirmait l’invitation. Une fois hors de leur vue, je me suis planquée derrière une voiture et j’ai attendu le bon moment pour réapparaître.
Quelques minutes plus tard, j’ai commencé à prendre la route à pied, déterminée, tout en tendant mon pouce bien visible pour faire du stop. A peine cinq minutes étaient passées qu’une voiture s'est arrêtée sur le bas-côté. C’était une famille avec un enfant à l’arrière de la voiture. Je suis montée et j’ai expliqué le lieu-dit où j’allais. Par chance, il se tenait sur leur route. Durant tout le chemin, nous roulions à quelques véhicules du bus. Je jubilais !
La maman me dévisageait interloquée et me demandait :
-
Tu as quel âge ? tu n’es pas un peu jeune pour faire du stop ?
-
Non madame, j’ai 17 ans.
J’en avais treize tout juste…
Arrivée au gîte, Nono écarquillait ses yeux, elle n’en revenait pas, j’avais réussi. Elle m’avait fait passer par l’arrière du bâtiment, une petite porte dérobée qui donnait accès à un escalier pour parvenir jusqu’à leur chambre. Elle comprenait quatre lits, et autant de copains tous au secret de mon arrivée. Le soir, lorsqu’ils remontaient du dîner, ils me rapportaient de quoi manger. On avait tous le sentiment d’être des espions en mission, c’était jubilatoire.
Tard dans la soirée, nous avons fait le mur tous les quatre, Nono avait appris que dans le village voisin, à environ 7 kilomètres, se tenait une fête. Exaltés par ce début de visite interdit mais si excitant, nous sommes partis à pied, de nuit, en chantant et en riant. Nous déambulions au beau milieu des routes escarpées, bordées de neige d’un mètre de hauteur, entourés de sapins vertigineux croulant sous leur cape blanche, et à peine éclairés d’un magnifique ciel étoilé. Nous étions en plein rêve. La carte postale était magique. Nous sommes rentrés vers cinq heures du matin, comblés et ivres.
Je dormais sous le lit de Nono quand la directrice est venue les réveiller, elle n’a rien remarqué. Ils se sont préparés, ont déjeuné et m’ont rapporté deux croissants, puis ils ont repris le bus. J’étais ressorti par la porte arrière et m’étais dissimulée derrière une petite haie.
Comme à l’aller, j’ai pris le même chemin, avec un peu plus d’angoisse que la veille, car si aucune voiture ne me prenait, j’allais être démasquée à coup sûr, et avec mon père, je n’avais pas intérêt. Tout s’est passé à la perfection : une petite fourgonnette s'est arrêtée, et par chance a suivi le bus, elle m’a déposée juste derrière lui à la station où je retrouvais ma mère.
-
Il faudrait que j’aille remercier la directrice
-
Heu…. Non non !! Elle n’est pas venue aujourd’hui, elle ne se sentait pas bien, mais ne t’inquiètes pas, je l’ai largement remercié !
C’est passé comme une lettre à la poste, j’étais tellement fière d’avoir réussi à vivre ce moment si fort mais également d’avoir doublé mes parents, je me sentais légère et un peu rebelle. C’était là, dans ces moments-là, que je me sentais vivre. La peur, l’interdit et un sentiment d’aventure me grisaient, un souffle de liberté m’emportait, je me sentais exister. Toute mon adolescence, j’ai cherché inlassablement à retrouver ce cœur qui bat, ces frissons passant dans l’ensemble de mon corps et dans ma tête. Ce sont ces moments-là qui me maintenaient vivante.
★
Rentrée en région parisienne, je continuais à me rendre quelques après-midi chez Olivier. Je dormais encore le mardi soir chez mes grands-parents, c’était donc facile pour moi puisqu’il habitait presque à côté. Je commençais à bien connaître certaines personnes et j’en découvrais encore d’autres.
Petit à petit, je les voyais se cacher dans leurs foulards et rire de plus en plus fort. Ils marchaient en déambulant et dansaient à la manière d’une chorégraphie tribale. J’ai compris rapidement que leurs comportements étaient issus de substances illicites. Ils sniffaient de l’eau écarlate ou du trichloréthylène.
Je souhaitais plus que tout appartenir à leur clan, mon désir de faire partie du groupe était encore intact, presque rien ne pouvait m'arrêter. J’avais peur de les perdre, sans eux, je redevenais la fille sans intérêt, seule et sans amis. Je ne voulais pas revenir en arrière. C’était hors de question. Leur monde me faisait frissonner. Outre leurs accoutrements, il y avait chez eux un discours que je n’entendais nulle part ailleurs, une volonté de changer le monde, de refuser les règles imposées par la société, de vouloir exister autrement, de parcourir les terres encore vierges, d’explorer l’univers de la spiritualité. Cela m'attirait de sortir de ces chemins tout tracés, ces lignes droites imposées, ces choix de vie que tout le monde suivait par raison. Je ne voulais pas être comme eux, pas comme mes parents.
Je décidais de sniffer avec eux, pour embrasser leur monde et aussi pour m’évader. Je recherchais un soulagement à mes souffrances et mes angoisses. Ce fût le démarrage d’une longue période, animée de hauts et de très bas.
Au début, je mettais peu de liquide sur mon foulard, ne connaissant pas les effets sur moi, j’étais fébrile et je préférais rester prudente. J'augmentais au fil du temps.
C’est complexe de décrire les réactions. Je dirais que cela limitait fortement l’anxiété dont j’étais victime depuis plusieurs années, cette lourde boule au milieu de la poitrine qui me serrait tant, à l’image d’une pieuvre s’introduisant dans chaque partie de mon corps et qui resserrait ses tentacules entre mes seins. Elle s’éloignait petit à petit. C’était une impression de légèreté indescriptible. Une sensation d’apaisement et la sensation de découvrir un autre monde, celui ou on se fout de tout, ou rien n’a d’importance, dans lequel on se laisse glisser et dévaler la pente. Un lâcher prise induit par une substance, comme certains le trouvaient dans les médicaments ou l’alcool, et dans quelques addictions que ce soit. En plus de cela, on prenait une démarche nonchalante et titubante qui nous amusait. Un rien nous faisait rire, les discours qui cheminaient dans tous les sens, parfois avec cohérence, ou sans. On pouvait passer des heures à philosopher sur tout et n’importe quoi, sur l'intérêt des punaises ou de la grenadine. On délirait. Un état second dans lequel on se sentait bien. On n’avait presque plus peur de rien. La vie ressemblait à un vaste cirque drôle et triste à la fois.
Triste, parce que de l'extérieur, c’était pathétique comme spectacle. Il fallait parfois retirer la bouteille des mains de Jean-Marc qui avait du mal à s'arrêter. Ils restaient tous affalés par terre, avachis, sans réaction, ne parlant plus, juste partis ailleurs. Très loin. Trop loin. Chacun tentant désespérément que cela panse les plaies profondes et toujours béantes, que cela exorcise les démons de nos poitrines enserrées, que cela atténue nos souffrances infiniment tenaces. C’est pour cette raison que nous y revenions toujours pour retrouver cette accalmie de quelques heures, ce bien-être illusoire.
On écoutait en boucle et à fond ce fabuleux morceau :
🎵 Fleetwood Mac - The chain
J’avais toujours treize ans et je n’étais qu’une enfant.
★