Mon roman - L'invisible


L'invisible - Chapitre 2

 

A l’âge de cinq ans, nous avons emménagé à Roissy en Brie, nous restions en banlieue parisienne mais plus éloignés de Paris, notre ORL avait conseillé à mes parents de s’éloigner car l’air y serait meilleur pour ma santé. Soit.

Ils venaient d’acheter un pavillon, dans ces résidences ou toutes les maisons se ressemblaient, ces quartiers qu’on appelaient “les villages anglais”. certaines étaient bâties en briques rouges apparentes, d’autres peintes en blanc, quasiment toutes mitoyennes et bénéficiant de jardins attenants. La nôtre se dressait au fond d’une impasse, blanche avec les volets verts foncés. La façade donnait sur un rond-point engazonné sur lequel se dresserai plus tard un sapin planté par un de nos voisins. De face, notre maison comprenait un garage sur la droite, la porte d’entrée au centre et la grande fenêtre du salon qui donnait sur un petit parterre de plantes. Derrière la maison, nous disposions d’un jardin de taille moyenne qui bordait une grande forêt.

 

 

 

 

🖼️ Illustration : “La maison de Roissy”- Dessin au crayon sur papier, 2023

C’est dans cette maison que j’ai vécu avec mes parents, jusqu’à mes 21 ans.

Quand nous rentrions dans la maison, on trouvait tout de suite à droite les toilettes qui faisaient face à l’escalier en bois desservant à mi- étage le bureau de mon père, puis en haut, trois chambres et une salle de bain. Au rez-de-chaussée, face à notre porte d’entrée, se trouvait un mini couloir avec lave-main et placard qui accédait sur le salon et la salle à manger sur la gauche, puis tout au fond, une grande cuisine très lumineuse.

Le jardin de mes parents jouxtant la forêt était très calme, c’était la vue que j’avais depuis ma chambre, celle que j’avais étant petite, j’en changerais plus tard, adolescente, pour avoir la vue sur l’impasse.

Le salon était assorti d'une cheminée qui nous réchauffait tout l’hiver et dans laquelle nous faisions cuire des pommes de terre dans un récipient que l’on nommait “le diable”. Nous les mangions avec du sel et du beurre, tout simplement, et c’était délicieux.

Dans le salon, sur la gauche, se tenait une bonnetière ancienne dans laquelle mon père conservait son précieux trésor : une platine, un ampli, une radio mais surtout toute sa collection de vinyles. La musique remplissait notre maison comme une respiration continue.

Tous nos voisins avaient emménagé en même temps, ils étaient d’âges similaires et avec des enfants en bas-âge. De ce fait, nous avions des copains et copines pour nous amuser et nos parents avaient sympathisé avec certains d’entre eux. Je jouais souvent avec Sophie et Vicky, soit dans nos jardins, soit dans nos chambres quand le temps ne nous permettait pas d’aller dehors. On sortait alors toutes nos panoplies de déguisements, de poupées Barbie ou autres et on y passait des heures.

L’été, l’odeur de la forêt entrait par la fenêtre ouverte et le silence n’était troublé que par les chants des oiseaux et le rire des enfants dans l’impasse.

 

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Mon père était un bel homme, il était grand, mince, les cheveux bruns et une moustache. Il avait du charisme et était vêtu avec classe. Il était très cultivé, lisait beaucoup, des livres, des journaux et des magazines de divers bords politiques. Il disait avec raison que pour être le plus objectif possible, il fallait lire la presse de gauche et de droite. Il s’intéressait à tout : la musique, l’art, l’histoire, la politique et l’économie. 

Il était solitaire. Il aimait rester seul dans son bureau à lire et écouter ses opéras ou partir courir avec son chien Sax, un labrador noir, pendant des heures dans la forêt. Il adorait la nature. Durant de longues années, j’avoue que je ne comprenais pas chez lui ce besoin de solitude, pensant qu’elle s’érigeait entre nous, peut-être pour nous éviter, ne plus avoir à nous supporter.

Mon père impressionnait beaucoup. Il pouvait être cassant, distant et froid, avec ce regard perçant et son ton glacial. Il savait aussi être empathique, généreux, drôle et sensible. Tout dépendait des personnes qu’il fréquentait, du moment et de ses envies. C’était très aléatoire et personne ne pouvait prédire l’humeur du jour, voire de l’heure.

Au-delà des mots qui savaient être très rabaissant, il existait chez mon père une attitude, des signes, un oeil noir, un claquement de langue qui signaient l’exaspération que pouvait engendrer notre comportement sur lui. En toute occasion, à chaque moment de la journée, ça tombait sans crier gare et souvent sans aucune justification.

 

 

 

 

🖼️ Illustration réalisée au crayon sur feuille Immobile sur le canapé, comme un objet trouvé… 

Malgré mon admiration, j’avais très peur de lui, et à chacun de ses avertissements, je me raidissais comme une statue, immobile, ma respiration devenait imperceptible.

Je ne sais pas si je le connaissais réellement. Il semblait si inaccessible et son comportement avec moi, et plus tard avec ma sœur, était tellement changeant qu’on ne savait jamais à quoi s’attendre. C’est très déstabilisant et insécure pour un enfant. J’étais toujours sur le qui-vive, tentant d’anticiper ses coups de gueule, ses remarques cinglantes et ses regards assassins, mais rien, chez lui, n’était prévisible. Je pouvais avoir tout fait correctement et ramener une bonne note, s’il avait décidé de pourrir l’ambiance familiale, il trouvait un prétexte et nous savions qu’il trouverait.

Il avait commencé sa carrière en étant chimiste, puis il a grimpé les échelons pour devenir chef de projet Europe chez Corona, une entreprise de peinture industrielle qui fût rachetée par la suite par la société américaine PPG. Ce poste qu’il aimait, l’obligeait à partir souvent en déplacement et à s’absenter de la maison. C’est sûrement pour cette raison que mes parents décidèrent d’emménager près de chez mes grands-parents, dans la même ville qu’eux, à Roissy. De cette façon, lors de ses absences, si ma mère avait un empêchement ou si nous étions malades, ils pouvaient me garder.

Quand il était à la maison, sa présence n’échappait à personne car la musique résonnait dans toute la maison. Et il aimait le faire savoir en la mettant assez fort, toutes fenêtres ouvertes. C'était un vrai mélomane, surfant sur tous les styles musicaux, de l’opéra à la variété, en passant par le rock, le reggae, le jazz, la musique classique, mais aussi des groupes et orchestres d’autres pays. Il écoutait de tout, du moment que c’était qualitatif pour lui.

Mon père avait une discographie d’une richesse vertigineuse, la musique faisait partie de sa personnalité, elle coulait dans ses veines.

Il avait une oreille incroyable, il pouvait reconnaître le chef d’orchestre quand il écoutait un concert de musique classique. Très souvent, lorsqu’il mettait un disque, lors de certains passages, il nous sommait de nous taire en levant le doigt et nous disait “Chuuut…. écoute ça !” Encore aujourd’hui, quand j’écoute des airs d’opéra, je le revois me faisant le même geste, celui qui précédait le chant envoutant, le jeu exceptionnel ou la note si perchée de La Callas chantant “Vissi d’arte” issu de La Tosca de Puccini, pour ne citer que celui-là.

La première chose que faisait mon père en se levant le matin était de lancer la musique et l’éteindre était la dernière chose qu’il accomplissait dans sa journée, nous étions bercés sans interruption du matin au soir par les disques qu’il mettait ou la radio qu’il allumait, toujours FIP.

J’ai toujours pensé qu’il aurait aimé faire carrière dans la musique, d’ailleurs, plus jeune, il jouait de la clarinette et faisait partie d’un groupe de jazz. Il a dû tout lâcher pour travailler de manière responsable et adulte de la façon dont il avait été élevé. Je reste persuadée qu’au fond de lui, ce fut un regret de ne pas avoir persévéré. Mon père avait la sensibilité d’un artiste. Il paraît évident que pour avoir cette capacité d'écoute et de ressenti pour la musique et cette passion pour la littérature et l’art en général, il fallait être doté d’une grande sensibilité. C’est juste qu’elle était camouflée sous une armure infaillible.

Je l’aimais passionnément, pour sa mélomanie, son érudition, son charisme, son élégance, son humour et sa répartie, et les débats que je pouvais avoir avec lui, d’une grande profondeur, même s' il fallait qu’il ait toujours raison.

J’étais ballotée entre l’amour et la crainte, l’admiration et la colère. Je ressentais une réelle ambivalence vis-à -vis de mon père.

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