Mon roman - L'invisible


L'invisible - Chapitre 6

Je suis rentrée en 6ème à l’âge de 10 ans, je me suis sentie complètement perdue. Le collège était immense comparé à ma petite école primaire. Un gigantesque portail couleur verte, déjà rouillé, invitait à prendre une large allée bordée de végétation. Au bout se tenait un grand bâtiment gris clair de plusieurs étages, comprenant de grandes fenêtres, et à l’arrière, se trouvait une grande cour et une autre bâtisse d’une dimension identique. Le nombre impressionnant d'élèves était à la hauteur de la taille du collège. Je me retrouvais dans la même cour que des grands qui fumaient et dont la puberté naissante faisait apparaître l’ébauche d’une barbe, des voix rauques, des poitrines naissantes, des presque hommes et femmes. Je n’avais pas grandi aussi vite qu’eux, je n’étais encore qu’une enfant qui se retrouvait une fois de plus parachutée, à l’instar du bâtiment de la cure thermale, au milieu des plus vieux. Je me sentais isolée, comme hors champ. Mes copains de primaire avaient été envoyés dans un établissement à l’autre bout de la ville. Cet isolement contraint ne me lâchait pas, j’étais destinée à rester seule. Je cherchais désespérément un visage familier mais n'apercevais que des inconnus.

Pour couronner le tout, dans ma classe, sur une trentaine d’élèves, nous n’étions que 3 filles, ce qui n’allait pas manquer de corser la situation. On sait bien que trois est toujours plus compliqué que deux et pour ne pas contrarier cette croyance, Isabelle et Christine furent amies dès le premier jour, ce qui m’imposa une exclusion et compliqua nettement mon intégration.

Cette solitude me collait à la peau comme un vieux chewing-gum sous ma semelle, à croire que j’étais née pour l'endurer. Je ne pouvais m’en échapper, une prison invisible mais bien présente, une destinée.

J’avais un an d’avance en comparaison des élèves de ma classe, je jouais toujours avec mes poupées Barbie, je m’accrochais encore au Père Noël. J’avais le sentiment d'atterrir dans un monde parallèle, ou dans une autre époque. J’étais encore très naïve. Le choc fut violent.

Le collège, comme chacun sait, nous contraignait à changer de classe à chaque cours, ce qui déclencha de terribles angoisses : ne surtout pas se perdre dans les couloirs, bien noter l’étage et le numéro de classe, ne pas attirer l’attention, ne pas se faire remarquer, ne pas déranger…C’était le défi de chaque heure, une véritable épreuve. En même temps, il fallait 

se familiariser avec les différentes personnalités et caractères de nos professeurs, et s’adapter aux cours distincts de chacun d’eux. Moi qui adorais tout analyser, j’avais du pain sur la planche. Trop. Je me sentais dépassée et désemparée.

Dans la cour, je ne savais où aller, en tentant d’avoir l’air totalement décontractée et sûre de moi, comme si c’était par choix, par option délibérée de ma part. Je ne trompais personne. On lutte sans relâche pour camoufler nos fêlures, notre intimité, pour ne pas donner de grain à moudre aux autres. Je simulais un intérêt quelconque pour un livre, une action qui se passait en dehors des grilles, je prenais un air préoccupé et réfléchi. Un seul en scène lourd à porter.

Je reprenais mon passe-temps favori. Sans me faire remarquer et de loin, je scrutais et étudiais chaque personne, fille ou garçon, surveillant, professeur ou directeur. Je m’imprégnais de tout ce que je découvrais, les tenues vestimentaires, la façon de se comporter, les tics, les regards, les cris, les moments de gêne, tout. J’avais la conviction que pour pouvoir m’intégrer, il fallait que je devienne comme eux, que je calque tout. J’étudiais de la même manière les comportements, les discours, les goûts, j’avais tellement envie de leur ressembler, d’avoir une vie sociale, des amis, de vieillir un peu. Je les enviais.

Leurs vêtements paraissaient à des années lumière des miens, fidèles à cette image de petite fille modèle, alors que le milieu des années 70 propageait des modes qu’on nommait “baba cool”, “funk”, “Punk” ou “New Wave”. Ma mère avait ressorti une de ses vieilles robes des années 60, très jaune, plissée et col claudine, qu’elle avait fait ajuster à ma taille par sa mère couturière. Marie répétait avec dédain, que pour elle, elle s’achetait des tailleurs de marques hors de prix mais que pour moi, elle reprenait ses vieilles robes qu’elle rapiéçait. J’avais honte de la manière dont j’étais habillée, si j’avais pu m’échapper, me volatiliser, me cacher dans un trou de souris, je l’aurais fait. 

 

 

 

 

 

Illustration réalisée au crayon et feutre sur papier - La robe jaune

On ne voyait que moi alors que j’aurais souhaité disparaître. Je trainais mes savates, rasant les murs, déambulant dans ma robe citron, ou mon pantalon en velours vert pomme et mon sous-pull orange, perdue dans l’immensité de ces bâtiments, riant, sortant, discutant et chahutant avec personne.

De toute façon, j’étais bien trop timide pour aller vers eux, je me sentais tellement inutile, gauche, convaincue d'être bête et de n’avoir aucune conversation.

Chaque groupe de jeunes me regardait passer en ricanant. Au fil des semaines, j’étais devenue la risée de tous. Il ne fait pas bon être différent au collège.

Eux, Ils riaient, sortaient, discutaient, chahutaient ensemble, ils semblaient si proches et inséparables. Les filles étaient belles, arborant leurs cheveux longs, en jean rapiécés avec de jolis hauts fleuris ou de couleur mauve, la couleur de l’époque. Nous étions dans les années David Hamilton, à cette période où il était très en vogue, ses photos mettaient en scène des jeunes filles, légèrement vêtues de robes fluides, en dentelle, avec un aspect flou qui leur donnaient un air très romantique, comme le poster que j’avais accroché sur le mur de ma chambre. 

Je regardais vivre les autres, moi, je passais à côté. 

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A cette époque, je n’allais plus chez ma grand-mère, ayant pris de l’âge et étant malade, il fallait la ménager, alors je rentrais directement à pied à la maison. Je mettais environ 30 minutes en flânant, ce qui me permettait, surtout l’hiver, d’apercevoir l'intérieur des maisons éclairées, la décoration et la chaleur qui y régnait. Cela semblait si doux. Je pouvais contempler les mamans qui ne travaillaient pas s’affairer en cuisine pour préparer le dîner, et aider les enfants à faire leurs devoirs. Je pouvais distinguer les enfants plus jeunes courir et jouer dans le salon, rire aux éclats, caresser le chat allongé de tout son long sur le rebord de la fenêtre, les pattes en l’air en offrant son ventre aux câlins des gamins et ronronnant à tel point que je pouvais presque l’entendre du dehors. Ses intérieurs paraissaient si chaleureux, emplis de joie, de bonheur et de vie. L’herbe semble toujours plus verte ailleurs, je n’étais pas dupe mais j’avais envie de croire que là se trouvait le bonheur et la sérénité.

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Quand j’arrivais chez moi, la clé autour de mon cou, j’ouvrais la porte sur une maison vide, sombre, triste et sans vie, identique à ma journée. Ma mère rentrait tard et mon père était souvent en déplacement. Je me servais un bout de pain, que j’ouvrais en deux et que j'accompagnais de beurre et de carreaux de chocolat au lait en guise de goûter et je montais le dévorer dans ma chambre.

Allongée sur mon lit, je me remémorais les beaux garçons que j’avais croisés dans la journée, vêtus de jeans usés, de veste en daim, de foulards autour du cou et de clarks aux pieds, les cheveux mi-longs pour la plupart, tout en ayant conscience qu’ils ne me regarderaient jamais, moi la petite fille hors du temps, si insignifiante.

Je ressentais une distance. J’avais le sentiment que cette étape du collège était comme une montagne à gravir, il me semblait que je n’aurais jamais la force d’emprunter ce chemin si raide et abrupt, jonché de cailloux tranchants et de ronces prêtes à m’entailler mes genoux immaculés sous un ciel violet et menaçant. Rien ne paraissait à ma portée, profondément inaccessible. Je m’en voulais de cette faiblesse, de ce manque de volonté et de capacité, alors j’allais rester toute ma vie vouée à ce rejet ? je me cachais et m’enfonçais sous mon oreiller et je pleurais.

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En 1978, j’avais 12 ans et je découvrais le film Grease. Cette comédie musicale résonnait en moi, comme un signe du destin qui me révélait la transformation d’une jeune fille avec sa queue de cheval et sa tenue trop sage, en une femme resplendissante, plus rock’n roll, affirmée, vivante ! ça parlait de moi. Je n’écoutais plus que ce vinyle dans ma chambre.

🎵 John Travolta et Olivia Newton-John - You’re the one that I want

Agacé, mon père me sommait de descendre dans le salon pour regarder le concert des Rolling Stones qui passait à la télé dans l’émission des Enfants du Rock. Ce fut le début d'un long apprentissage culturel et musical orchestré par mon père.

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