Mon roman - L'invisible


L'invisible - Chapitre 10

⚠️ Ce chapitre aborde des thèmes de consommation de substances, de mise en danger et de perte de contrôle.

J'avais fait la connaissance d’un garçon du collège qui se nommait Christophe, et je devins sa petite copine durant plusieurs mois. Souvent, nous allions nous caler dans son garage pour écouter la musique à fond et se vautrer sur un canapé rescapé d’une déchetterie, toute lumière éteinte, sauf quelques spots, grésillant d’un reste d’effets lumineux. Le brouillard ambiant qui rendait cette pièce fantasmagorique venait des nombreuses cigarettes et pétards consommés. L’alcool, plus discret, complétait nos défonces. Je découvrais David Bowie, Santana, Genesis et tant d'autres :

🎵 Eric Clapton - Cocaïne

Dans ces moments de vertiges, de fausse lucidité, d’abandon insidieux, je me sentais vivre, intensément. Je fuyais, je m’évadais d’une réalité monotone. Je n’étais plus cette petite fille sage, douce, soumise, domestiquée, à l’image construite et imposée, résolument sous emprise. J’étais si timide et mal dans ma peau, me sentant continuellement en insécurité, vivant toujours dans la peur. Dans cette ambiance onirique, je devenais une autre personne, loin de celle que j’étais avec mes parents, comme un diablotin brisant sa carapace. Je croyais à cette nouvelle jeune femme en devenir. En vérité, tout ceci n’était qu’un leurre, je quittais le monde de l’enfance et entrais dans une ébauche de jeune femme, se parant d’un masque faisant illusion. Je me battais pour me fondre dans la masse des autres, ceux qui me faisaient fantasmer. Je m’habillais de la personnalité de ceux que je pensais forts et révolutionnaires. Je singeais leurs gestuelles et leurs façons de s’exprimer. Je prenais pour mienne leurs convictions. Je copiais leurs accoutrements. Je m’accaparais leurs vies. Je n’étais plus moi, j’étais eux. 

                                                                                                                       *

Au printemps 1980, j’ai commencé à voler les comprimés de ma mère, du Temesta et d’autres médicaments dont je ne me souviens plus le nom, qu’elle utilisait pour se détendre et dormir la nuit. Malgré ses traitements, j’entendais toujours des bruits sourds et réguliers venant de leur chambre. Ça m'angoissait. Dans le noir, ce son était pesant et lourd, j’imaginais les pas sourds d’un fantôme errant dans les pièces de la maison. Je n’ai jamais su pourquoi elle faisait cela mais je pressentais que c’était pathologique. A cet âge-là, j’évoquais déjà la nature complexe et démesurée de ma mère en expliquant qu’elle était une tragédie de Racine à elle seule. Elle avait ce don de l'exagération névrosée, de la plainte théâtrale exacerbée. Je la détestais mais je ne comprenais pas pourquoi.

J’ai débuté en lui volant un demi comprimé, mais ne ressentant pas grand chose, j’ai augmenté la dose. Puis de plus en plus. Ma mère m’en redonnait le soir pensant que je souffrais de crises d’angoisses. J’étais totalement déchirée. Le mois de Juin arriva, je fus dans l’incapacité d’aller en cours une seule fois, je séchais. C’était la fin de l’année, je ne risquais pas grand-chose puisque j’étais en troisième. Lors d’une visite médicale, mon docteur me dit :

  • “j’ai dit à ta mère que c’était des crises d’angoisses hein, mais on se comprend ?…Fais attention à toi ”

Bien sûr qu’il comprenait que je n’étais pas malade mais défoncée par les pétards, l’alcool et les cachets. Un bon cocktail explosif. La semaine qui suivit fut lunaire. Je ne suis pas redescendue pendant une dizaine de jours. Dès le matin je démarrais avec mon cocktail et le soir ma mère me donnait des cachets pour, pensait-elle, calmer mes crises de tétanie. Je suis restée seule chez moi pendant cette période là. Evidemment, je n’étais pas apte à suivre les cours ni à faire quoi que ce soit d’autre. Mes parents, eux, travaillaient. Je serais incapable de dire combien de personnes ont défilé chez moi tous ces jours. J’ouvrais la porte sans arrêt comme un automate, sans prêter attention à qui rentrait et qui sortait. Je m’en foutais et je n'en avais plus la capacité. Je ne connaissais pas la moitié des gens qui débarquaient chez moi. La seule chose dont je me souviens c’est que je me suis retrouvée nue sous la douche, imposée par des amis dont je ne retrouve pas le visage, surement pour me secouer et me réveiller. Je me rappelle également avoir joué du piano un matin en me levant.

Durant cet épisode, de très bonnes bouteilles de vin de mon père ont été volées. Ils ont retrouvé également des trous de cigarettes dans leur canapé et je laisse imaginer l’état de la maison. Nous y étions peut-être trois ou quatre, ou une dizaine, une vingtaine ? Impossible à savoir, je ne contrôlais plus rien. Par le bouche-à-oreilles, les jeunes de mon âge devaient se dire qu'il y avait une bonne planque ou squatter. Le principal étant de trouver un lieu tranquille dans lequel nous pouvions nous défoncer sans être dérangé, sans jugement, et écouter de la bonne musique, peu importait chez qui, avec qui et dans quel état nous étions. Nous faisions les mêmes bêtises chez les autres. 

Un après-midi, alors que nous dansions chez mon amie Marylène, un pote n'avait rien trouvé de mieux que d'allumer son pétard en ayant son foulard imbibé d'eau écarlate. Le feu est parti à une vitesse folle, le bout de chiffon brûlant est tombé sur le tapis en toile de jute qui s'est embrasé d'emblée. Les flammes s’étendaient du sol au plafond. Nous étions plusieurs à étouffer ce départ de feu qui, heureusement, n'a pas fait pas de victimes. Quelques heures auparavant, sous le poids d'un ami titubant, c'était le vaisselier qui s'était renversé de toute sa hauteur, étalant tous les débris de verre et d'assiettes à terre. Nous étions tous des irresponsables, le moindre de nos agissements provoquaient des catastrophes qui, malgré tout, nous faisaient rire.

Nous n'avions plus la notion de rien.

Je fumais, buvais, sniffais et prenais des cachets de plus en plus. Malgré l’appartenance à un groupe et le fait de me sentir acceptée, un trouble plus profond me dévorait de l'intérieur. Je ne le savais pas et je n’en connaissais pas la cause, mais la souffrance perdurait et je me risquais à n’importe quoi pour l’atténuer, l’effacer, tenter de la supporter.

Tuer son propre corps est une façon d’abattre le mal.

                                                                                                                                                                                                                                          

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