Lorsque nous avons emménagé à Roissy, j’ai intégré l’école primaire à l’âge de cinq ans. J’ai appris de longues années plus tard que la directrice m’avait fait passer des tests et qu’elle avait proposé que je saute une classe pour aller directement en CP. L’école dans laquelle j'ai été admise se situait à une centaine de mètres de chez mes grands-parents. Marie venait me chercher tous les jours à 16h30 avec une religieuse en chocolat. Je n’ai jamais retrouvé le goût de cette crème onctueuse, divine et chargée en cacao, parce que les goûts de notre enfance sont chargés des émotions qui l’accompagnent, la fameuse “Madeleine de Proust”. Il nous est impossible de revivre ces doux moments avec autant d’intensité. Il nous faudrait, pour cela, déguster un gâteau identique en revivant le même épisode, pour que nos sens fassent ressurgir ce panel d’émotions. Ma religieuse contenait autant de chocolat que d’amour, de tendresse et d’attention toute particulière à cette sortie des classes. Marie se tenait là, tous les jours à la même heure, à 16h30, derrière le portail en fer vert de l’école, avec son sourire radieux, celui qu’on lui jalousait tellement. Il illuminait son visage, guettant avec impatience, le petit paquet de la boulangerie à la main. Assise à mon pupitre, le regard déjà tourné vers la fenêtre, je scrutais la sortie. Lorsque finalement la cloche retentissait, je me précipitais dans la cour, et quand nos yeux se reconnaissaient enfin, nos sourires, à toutes les deux, rayonnaient à l’unisson. Je sautais dans ses bras moelleux avant de croquer à pleines dents dans ma religieuse. Rien ne pouvait remplacer cette explosion de saveurs, d’émotions et de joie.
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Le mardi soir, n’ayant pas d’école le lendemain, je dormais chez mes grands-parents. C’était plus pratique pour moi et mes parents, et cela me permettait de faire la grasse matinée. J’avais une chambre pour moi, elle était paisible et donnait sur le jardin, à l’arrière de la maison, avec la vue sur les cerisiers et sur la balançoire. De mon lit, je pouvais voir le mouvement du vent balançant les branches et les feuilles, secouant par intermittence, les magnifiques fleurs d’un rose pâle qui faisaient virevolter ses pétales offrant un spectacle poétique au printemps. Comme un feu d’artifice, au ralenti, animé de pastels roses. Cette chambre comprenait un lit deux places et une armoire trois portes dont deux en miroirs, et des dessins encadrés de petits gamins de Paris, les Poulbots, sur les murs. Lorsque j’étais petite, il arrivait souvent que ma grand-mère dorme avec moi, pour me rassurer je pense.
Quand venait l’heure de se coucher, je gardais la porte de ma chambre ouverte pour me rassurer, j’avais la vue sur le couloir ténébreux qui ouvrait sur le salon. Seule la télé était allumée, les autres lampes étant éteintes par souci d’économie. Toute la maison était plongée dans la pénombre et ma chambre, se tenant au fond, sombrait dans le noir. Je fatiguais mes yeux à tenter de capter la plus petite parcelle de lumière bleutée qui gesticulait sur le mur du couloir et mes oreilles à détecter le moindre son de vie. Comme bon nombre d’enfants, j’avais peur du noir et du vide.
Sur leur canapé, le soir, nous regardions la télé, toujours les mêmes programmes puisque nous n’avions que trois chaînes à l’époque. Notre soirée s'accompagnait de morceaux de chocolat au lait Milka ou de bonbons à la menthe Vichy. Je revois cette boite en métal couleur écru avec son liseré bleu, indiqué dessus “Pastilles Vichy-Etat” au côté duquel était posé la tablette, sur la table basse du salon. Seule la lumière bleutée de la télévision dansait sur les murs à la manière d’un foyer de cheminée jetant ses flammes. Le même état hypnotique nous envahissait, finalement c’était notre feu de foyer à nous. Ces moments de douceur resteront dans mes souvenirs les plus chaleureux.
Tous les mardis soirs, étaient diffusés “les dossiers de l’écran”, la musique du générique me terrifiait et elle aura marqué toute une génération. Tous les enfants devaient angoisser dans le fond de leurs lits et s’en souviennent sûrement encore.
🎵 Les dossiers de l’écran - Morton Gould
Comme j’avais peur dans cette chambre lugubre qui tentait de m’aspirer en son ventre, avec la complicité de mes poupées et peluches qui me regardaient avec diablerie et délectation, je rampais jusqu’au salon sans faire de bruit. Je me planquais derrière un meuble, pour me rapprocher mais aussi pour voir ce qui justifiait une musique si glaçante. La frayeur attire autant qu’elle fait fuir. Je suis convaincue qu’à plusieurs reprises, mes grands-parents devinaient que j’étais couchée derrière ce meuble, mais ils se taisaient, pardonnant et s’amusant de mon audace et de ma terreur. Mais j’étais près d’eux et cela me rassurait.
Quand il pleuvait le mercredi, je passais mon temps à lire des magazines comme Pif Gadget, regarder la télé dans laquelle était diffusée L’île aux enfants, ou bien on discutait toutes les deux pendant qu’elle s’affairait pour le linge, le ménage ou la cuisine.
Chaque fois que j’arrivais chez eux, je montais l’escalier et la lumière blanche du néon laissait entrevoir Marie qui cuisinait, au travers des rideaux vichy bleus. De là, les odeurs de ses bons plats commençaient à me chatouiller les narines. Immédiatement, la chaleur et la douceur de leur logis m'envahissaient.