Mon roman - L'invisible
L'invisible - Chapitre 11
Je n’avais aucune confiance en moi, les mots cassants et humiliants de mon père s’étaient enracinés dans tous les pores de ma peau, y développant toutes sortes de maux, de même que dans chaque partie de mon corps germaient des graines de peur, de sentiment d’infériorité et d’insécurité. Mon père avait fini par me museler et annihiler mon esquisse de personnalité. Je n'existais que conformément à lui et avec son autorisation. Je n’osais jamais prendre la parole, ni en public, ni lors de discussions. j’étais toujours persuadée de répondre de travers, de ne pas comprendre, de ne pas connaître, de ne jamais être à la hauteur. Pendant les cours, si un professeur m'interrogeait, j’étais tétanisée, paralysée. Je tremblais de tout mon corps et aucun mot cohérent ne pouvait sortir de ma bouche. Même si je connaissais la réponse, je déclenchais inconsciemment mon “cerveau blanc” : j’étais prise d’une telle panique que dans ma tête c’était le néant, comme un blocage cognitif soudain. Je rougissais et transpirais, et pas un mot ne sortait de ma bouche. Je sentais les jugements à mon égard et tous ces yeux braqués sur moi, me dévisageant et augmentant par là même mon infirmité. J’avais honte de ne pas avoir la force de répondre, de ne pas être comme les autres, de ne pas avoir cette capacité, cette pugnacité.
Évidemment, les profs se gaussaient de cette situation pathétique et lamentable, certains en rajoutaient, le peloton d'exécution ne devait pas être assez sinistre.
Plus les jours et les années passaient, plus ces racines du mal s’intensifiaient et se propageaient en moi. Dans chaque conversation avec mon père, j’avais tort, je n’y connaissais rien. Comment, moi, adolescente, pouvais-je comprendre quelque chose en telle ou telle chose ? Chaque musique que j’écoutais était bien gentille mais pas au niveau. Chaque copain que j’avais n’était jamais assez bien pour lui. Chaque note que je ramenais était trop faible ou douteuse. Chaque vêtement que je portais suscitait des réactions de moqueries. Chaque orientation que je souhaitais était refusée pour diverses raisons : pas assez bien payé, j’y arriverai jamais, c’était pas fait pour moi, etc…
Jamais rien n’allait. Jamais rien ne le satisfaisait. Dans ma tête d’enfant et d’adolescente, c’était le monde entier qui me renvoyait mon incapacité.
Jusqu’à ce que je quitte la maison, j’aurais eu peur toutes les fois ou je voyais arriver sa voiture au bout de l'impasse. Je ne savais jamais à quoi m'attendre et de quelle humeur il serait. Je restais à l'affût du moindre bruit qui pourrait dénoncer son état d'esprit du jour. Les clés jetées sur son petit meuble en bois, une porte claquée, des pas bruyant et lourds, signaient son agacement et sa mauvaise journée. Je comprenais qu'il faudrait se faire oublier et rester... invisible. Dans ces cas-là, le couperet pouvait tomber à n’importe quel moment, et pour une raison insignifiante, le but étant que sa colère et son aigreur sortent et s’abattent sur une personne de la maison. Souvent moi et parfois ma sœur ou ma mère. L'imprévisibilité de ces mots assassins tétanisaient l'enfant que j'étais, restant inlassablement aux aguets. C’est lui qui décidait, au jour le jour, de l’humeur de la famille.
Le manque d'intérêt et le désamour de ma mère ne m’aidait pas non plus. Je ne peux pas dire qu’elle ne m’aimait pas, mais à sa manière. Elle pensait fermement qu’un enfant arrosé d’argent n’avait pas à se plaindre car il possédait l’essentiel. Je partageais des choses avec elle, ce serait exagéré de dire le contraire, mais je ne recevais pas de cet amour maternel dont j’avais tant besoin, de cette affection, et j’avais un manque cruel de soutien et de reconnaissance. Elle se plaignait sans cesse de moi, pour elle non plus, je n’étais jamais assez, ça ne lui convenait jamais. Je ne correspondais pas à l’image qu’elle s’était faite de sa fille. Son amour pour moi était conditionnel. Il fallait que je devienne ce qu’elle aurait voulu que je sois pour pouvoir briller en société grâce à ma personne. Je ne la servait pas, je lui faisais honte. Ma mère avait besoin d’être admirée, le monde devait tourner autour d’elle et satisfaire ses besoins égocentriques. Il fallait qu’elle soit adulée en permanence et moi, je ne devais pas lui faire de l’ombre.
Quand j’avais la permission d’emmener une amie avec nous durant les vacances ou un week-end, la situation se retournait contre moi. Ma mère devenait soudainement si douce et captivée par les ressentis et les discours de mes copines, s’intéressant à leurs études, leurs petits copains, leurs sorties, leurs tenues vestimentaires et ne manquait pas une occasion pour me dire que je devrais prendre exemple sur elles et que je n’étais définitivement pas à la hauteur.
Un évènement totalement anodin se produisit alors que nous étions en Ariège mais qui m’aura marqué tant la banalité d’un geste pouvait faire écho avec la violence verbale de mon père et le soutien indéfectible de ma mère pour lui. Un matin, alors que nous déjeunions tous ensemble, l’amie qui était partie avec nous cette année-là, avait pris la motte de beurre et s’était mise à gratter le dessus avec son couteau. En la regardant faire, je redoutais le coup de canif verbal de mon père qui ne tarderait pas de tomber. Mon regard passait de l’un à l’autre, avec une vive angoisse sur ce qui allait se passer. Mais à mon grand étonnement, mon père lui dit d’un ton très amical :
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“C’est étrange cette façon de couper du beurre”
A laquelle mon amie répondu d’une façon tout à fait naturelle :
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“Quand le beurre est dur, c’est plus facile comme ça”
Et tout le monde acquiesça avec un grand sourire face à ma tête ébahie devant tant de compréhension et d’indulgence. C’est fascinant de constater combien cette scène, au demeurant si banale, a pu avoir cet impact sur moi, au point de m’en souvenir plus de 40 ans plus tard avec la même stupéfaction. C'est dire la pression constante que j’avais sur mes frêles épaules au quotidien.
Ma mère trouvait des qualités et des vertus que je ne possédais pas chez toutes mes amies. Elles étaient sportives, travaillaient bien à l’école, s’habillaient correctement et dans le style de ma mère. Elles avaient de la conversation, savaient plaisanter, étaient agréables… comme elle le confirmait alors :
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“Ah ça change de toi et de ton mauvais genre !”
Le verdict s’alourdissait, je ressentais sa frustration et sa déception.
Au milieu de mes deux parents, je faisais tâche.
le sentiment le plus profond que je ressentais était de ne pas déranger, passer inaperçue, rester invisible. J’éprouverai cela durant toute ma vie et ce dans tous les domaines. En couple, je n’oserais jamais faire des choses pour moi sans être certaine de ne pas gêner les envies et les besoins de l’autre, quitte à ne rien faire et rester dans l’attente d’avoir le droit. Au travail, je tenterais de m’effacer, d'être du même avis que mes collègues, je m'adapterais en fonction des humeurs de chacun, restant toujours gentille et compréhensive, persuadée d'être une usurpatrice, d'être mauvaise dans ce que j’accomplirais, sans même que les autres s’en rendent encore compte. Dans mes travaux de peinture également, les mêmes questionnements : qui pourrait être intéressée par ce que je produirais ? Quel intérêt pourraient avoir mes toiles comparées à tous ces artistes si talentueux ?
Dans tous les pans de ma vie, je ne me suis jamais sentie à ma place, toujours en faute, en trop, gênante, embarrassante, responsable et coupable.. mais de quoi ?
Au quotidien, c’est harassant, le moindre regard, sourire, réflexion, soupir trahissait pour moi l’agacement de l’autre, ou une interrogation suspecte. Systématiquement j’en étais coupable.
je vivais, ou plutôt je survivais en perpétuelle insécurité et culpabilité.