Mon roman - L'invisible


L'invisible - Chapitre 12

⚠️ Ce chapitre aborde des thèmes de consommation de substances, de mise en danger et de perte de contrôle.

Quand on est un enfant, nos parents ont toujours raison. La norme, c’est eux. Quand un père vous assène de critiques violentes et humiliantes quotidiennement, des moqueries sous-couvert d’ironie, c’est qu’il dit vrai. C’était de ma faute, je le décevais. J’étais nulle, je ne faisais rien à l’école, j'avais de mauvaises fréquentations, je m’habillais comme une dévergondée.

  • Si tu continues comme ça, tu ne feras jamais rien de ta vie…ma pauv’fille.

Du point de vue de mon père, tout ce que je disais était contredit, ce que j’aimais était remis en question, ce que je faisais dérangeait et n’allait jamais dans son sens, mes avis étaient puérils et idiots. Je faisais trop de bruit, je me tenais mal ou je l'agaçais simplement. Si je me taisais, c’est que je faisais la tête, mais quand je parlais, c’était hors sujet. Je devais aimer ce qu’il aimait, me tenir comme lui, penser comme lui, aimer comme lui, parler comme lui, lire comme lui, manger comme lui, respirer comme lui. Je devais être sa copie conforme mais légèrement en dessous pour ne pas lui faire de l’ombre.

Mon look de jeune fille ne plaisait pas, ma coiffure non plus. Mes amis étaient rigoureusement sélectionnés, très peu d’entre eux ont pu passer le pas de notre porte.

Je me souviens d’une fois, je descendais de ma chambre et j’ai vu le téléphone décroché, j’ai demandé à mon père la raison, mais il me répondit qu’il n’en savait rien. Le lendemain, mon amie Nanou m’annonça qu’elle avait essayé de me joindre, qu’elle était tombée sur mon père qui lui avait dit qu’il allait m’appeler mais il est retourné dans le salon continuer sa lecture sans rien me dire. Nanou attendait à l’autre bout du fil et par lassitude finit par raccrocher.

Quant à ma mère, je lui avais gâché ses plus belles années en étant malade. Je lui faisais honte quand je la rejoignais à son bureau, vêtue d’un mauvais genre avec ma satanée veste en cuir. Quand elle devait parler de mes résultats scolaires ou autres comportements de mon âge, elle esquivait ou mentait. Elle était dépitée de ne pas avoir engendré une copie d'elle-même à exposer avec envie sur la place publique. Une jeune fille jolie présentable, conforme aux normes de la bonne société, poursuivant les études souhaitées, jouant du piano à la perfection et du tennis à haut niveau. Elle aussi cherchait une copie, à son image à elle, mais sous contrôle, toujours.

Évidemment je n’étais rien de tout cela. Je n’entendais que “mauvaise”, “bonne à rien”, “lymphatique”, “influençable”, “susceptible”, “impulsive”, “mauvais genre”, “pauvre fille”, “feignasse”, “délurée” et j’en passe.

Tous ces jugements et ces injonctions s’immisçaient dans ma tête, s’y logeaient au plus profond de mes entrailles pour ne plus en sortir. Ils se gravaient couche après couche. Je tentais de valider ce que mes parents avaient décidé que je serais. J’avançais, écartelée entre l’envie de porter un masque pour être aimée et le souhait de devenir la femme dont je rêvais.

                                                                      *

Parmi mes amis, certains commencèrent à essayer d’autres drogues, plus dures celles-là, de la cocaïne ou de l'héroïne et des psychotropes type LSD, des champignons hallucinogènes, et autres cachets. La descente aux enfers, pour beaucoup, se poursuivait. Leurs états physiques se dégradaient, ils maigrissaient, titubaient, devenaient plus sales et négligés. Leurs yeux se creusaient et affichaient des cernes profondes et violacées. leurs regards se voilaient, hagards et leurs pupilles prenaient la taille d’une tête d’épingle.

Plusieurs d’entre eux abandonnèrent le collège et plus tard le lycée pour aller travailler ou dealer et errer au gré de ce qu’il leur restait d’énergie.

J’entrais en seconde. Pas plus motivée, pas plus énergique. Encore un grand bâtiment gris, moderne , froid, rectangulaire, triste à mourir. J’étais une nouvelle fois séparée de certains de mes amis et plongée dans un monde inconnu. J’errai dans des couloirs interminables, des escaliers trop nombreux et identiques, des professeurs que je ne connaissais pas, une cour gigantesque remplie de jeunes tous différents. Tout cela dans une cacophonie assourdissante, j’en avais la tête qui tournait. Je devais me familiariser de nouveau avec tout ça. Mais qu’est-ce que je foutais là ?

🎵 Cendrillon - Téléphone

Cet album mythique passait en boucle dans nos walkmans et accompagnait nos rêves et nos désillusions. 

🎵 Ce soir est ce soir - Téléphone

Un pote écoutait ce morceau en boucle, en se piquant à l’héroïne, et en laissant tomber ses seringues sur le parvis du lycée. Je me souviens de ce type et de cette musique qui m’élevait et me portait. Lui, je ne l’ai jamais revu.

Chaque fois que je réécoute ce morceau, je repars sur cette petite place à l’entrée du bâtiment. Les seuls moments où j'étais heureuse se passaient quand je me noyais dans ces morceaux qui portaient le cri, le désespoir, la douleur d’une jeune fille en perdition.

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Jean-Marc avait trouvé un poste dans une grande banque par l’intermédiaire d’un de nos amis. Il allait travailler à Paris, près des grands magasins. Il fît la connaissance de deux sœurs, qui vivaient seules dans leur appartement, leurs parents étant partis pour plusieurs mois pour je ne sais quelle raison.

Naturellement, leur logement était devenu le lieu idéal de nos soirées. C’était prévisible : personne pour surveiller nos faits et gestes. Un manège sordide s’installa au fil de nos soirées : Les fumeurs de shit ou d’herbe étaient affalés dans le canapé du salon, pendant que les sniffeurs de cocaïne squattaient la chambre, et les derniers qui se piquaient avaient réquisitionné la cuisine ou se trouvait à disposition les petites cuillères. La drogue circulait de partout de manière naturelle, arrosée d’alcool à gogo. Nous passions nos soirées complètement camés. On riait, on philosophait, on dormait, on tombait, on vomissait. C’était l’essentiel de nos fins de journées, un spectacle de désolation. Nous n’étions que de pauvres marionnettes désarticulées tirées par des fils de cannabis, de cocaïne ou d'héroïne. Nos yeux, niant la réalité, s’enfonçaient de plus en plus, comme s’ils cherchaient à s’effacer. Nous finissions nos soirées dans de piètres états dans lesquels nous nous étions oubliés et abandonnés. Ce qui est terrifiant c’est que ces états là nous convenaient, c’était une fuite, un refuge, un endroit malsain dans lequel nous ne pensions plus, nous nous abandonnions, nous nous laissions mourir. C’était un suicide à plus ou moins long terme...

🎵 La bombe humaine - Téléphone

Au lycée, en semaine et en journée, on se droguait aussi, c’était sans fin. Un cycle infernal. On dormait en cours, on ne travaillait pas, on ne révisait pas, on ne notait même pas les cours. Parfois, on ne se levait même pas, on séchait les cours, on se retrouvait au café du coin et on picolait. On basculait dans le vide, plus de notion du temps, ni conscience de quoi que ce soit. C’était le néant d’une réalité rejetée. Une autre dimension qui nous happait et nous apportait un semblant de réconfort. Le leurre d’une vie intense et passionnante. Nous nous bercions d’illusions, on se pensait forts et invincibles mais nous étions tellement naïfs et fragiles. Il était plus facile de se réfugier dans ce monde fictif que d’affronter nos démons. Nous ne savions pas comment faire pour les combattre et nous n’avions que cette issue à disposition. Nous tentions de fuir mais nous nous perdions nous-même.

 

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