Mon roman - L'invisible
L'invisible - Chapitre 13
Nous refusions ce monde d’adultes, graves et solennels, roulant sur des autoroutes toutes tracées. Ces vies communes et banales. Ces hommes et ces femmes qui couraient après leurs bus, leur train, passant leur journée à travailler sans relâche mais sans reconnaissance ni valorisation par des managers toxiques et rabaissant, jamais satisfaits. Au déjeuner, ils avalaient un sandwich à la hâte pour terminer dans les temps le dossier en cours. Puis le soir, ils couraient encore, pour prendre le métro, attraper le train qui permettait d’arriver à temps dans leurs maisons pour préparer à manger et profiter une heure ou deux de leurs enfants. Leurs rares bonheurs se traduisaient par l’hyperconsommation : une belle voiture, un plus grand appartement, des vacances dans des pays de rêves pour certains ou l’entassement sur les plages pour les autres. Il m’arrivait de prendre le train très tôt le matin, c’était souvent des employés ou des ouvriers, certaines femmes tricotaient, les hommes lisaient le journal, mais tous ces visages étaient similaires, fermés, sombres, comme absents. Certains mettaient de l’ambiance dans les wagons en jouant aux cartes, le rire n’effaçait pas la fatigue, mais la rendait moins lourde, comme un sursis accordé à la journée. Les trains d’après contenaient les personnes d’un niveau social plus élevé. On le remarquait tout de suite par le style vestimentaire : costume et cravate pour messieurs et tailleur jupe pour ces dames, mais les mêmes épaules voûtées, la même fatigue silencieuse. Les codes changeaient, pas l’essentiel. Ces dames lisaient des romans ou tricotaient également et les hommes le journal, mais pas le même que ceux des trains d’avant. Des nouvelles différentes mais la même résignation dans leurs regards. Mon jeu favori renaissait dans ce théâtre de boulevard improvisé dans lequel j’imaginais la vie de tous ces gens. Selon leurs regards, leurs attitudes, les vêtements qu’ils portaient, les livres qu’ils lisaient, je réalisais des courts métrages imaginaires de ces personnages assis en face de moi. Je me disais qu’ils n’étaient peut-être pas tous perdus. Juste… en pause d’eux-mêmes.
🎵 The Wall - Pink Floyd
Il me semblait que les adultes refusaient de voir leur réalité, voir le temps passer, nier leur capacité de penser, de réfléchir par eux-mêmes, créant et jouant des personnages validés par les autres, sans écouter le bruit intérieur de leurs peurs et étouffant par la même occasion, le moindre souffle de bonheur intrinsèque. Des automates qui connaissaient avec fierté ce qu’il se doit, et ce qu'il ne faut pas faire, sans chercher la moindre explication à ces injonctions, comme des fantoches. Ils suivaient tous le même chemin, au pas, ensemble, sans envie ni passion, masquant leur frustration. Ils portaient eux aussi, à leur façon, un leurre, un faux semblant.
Dans le train, dans la rue, à table le soir, je les observais. Différents, mais formatés de la même façon. Obéissant à des règles qu’ils ne questionnaient plus, fiers même parfois de les transmettre, comme si réfléchir était devenue la part des autres.
J’aurais voulu cesser de penser, arrêter la machine en roue libre de mon cerveau, elle m'épuisait et provoquait en moi une sensation de vertige et d'anxiété profonde. Je refusais de rentrer dans ce moule prédéfini. Je rêvais de construire un monde nouveau, fondé sur la sincérité, l’empathie, la création artistique, l’entr’aide, l’honnêteté, le respect de cette nature qui nous offre tout sans retour et que nous massacrons depuis tant d’années. Que les masques tombent, que les jugements cessent, qu’on ralentisse ce rythme fou qui nous malmène et nous épuise. Qu’on puisse respirer vraiment toutes ces odeurs offertes, ces couleurs si diverses et à notre portée, relever la tête et prendre le temps de contempler ce qui nous entoure et que nous ne regardons plus. Qu’on apprenne à connaitre et à respecter les personnes qui nous entourent, qu’ils soient blancs, noirs, jaunes ou violets, quelle importance ? Qu’ils vivent à deux ou à trois, qu’ils s’aiment entre hommes ou entre femmes, en quoi cela nous regarde t-il ? Qu’on foute la paix à ceux qui ont la foi dans leur religion même si elle n’est pas la nôtre. Qu’on cesse de juger à tout va pour nous rassurer dans nos conditions qui restent, quoi qu’on en dise, futiles. Le jour du grand départ, qu’est-ce qu’il nous restera de tout ça ? Tellement de superficialité, de colère, de frustration pour si peu d’amour et d’essentiel.
Toutes ces questions étaient si complexes et harassantes. Chaque situation pour moi nécessitait un examen profond, une dissection alambiquée; de multiples interrogations surgissaient de toutes parts qui en suscitaient encore d’autres. Je désirais tout comprendre, surtout l’incompréhensible. C’était sans interruption, en continu et pour tout. Ces réflexions incessantes provoquaient l’angoisse de la non-réponse, du vide abyssal. Comment tous ces gens pouvaient-ils boire un café en terrasse et déambuler dans la rue sans s’interroger sur leur finitude, sans prendre conscience de leur mortalité ? De l’éphémère et du ridicule de leur vie ? De l'éternité du temps et de l’infini de l’espace ? Ils donnaient le sentiment d’une certaine sérénité alors que leur mort rodait plus ou moins près. Comment pouvaient-ils en être inconscient ? Comment ignorer la futilité de leur existence qui, paradoxalement, la rendait si inestimable ? Comment ne pas hurler et lutter face au choix d’un seul parcours de vie ? Comment ne pas être terrifié par la décrépitude inexorable de la maladie et de la vieillesse ? Comment faire semblant de ne pas voir, de ne pas en avoir conscience, comme si tout cela n’existait pas ?
“Mais faut pas penser à ça !” “Va te changer les idées !” “T’as bien le temps de penser à ces sujets !” Comme si le fait de ne pas y penser les rendaient invisibles, les effaçaient de leurs vies. Tout était là devant nous et je semblais être la seule à le voir, à le savoir, à l’appréhender, à chercher à comprendre et à tenter de l’apprivoiser.
Moi, Je désirais vivre, mais vivre vraiment et autrement, pas survivre, mais exister, ne pas reproduire la vie de tout un chacun qui me paraissait si triste et répétitive. Je voulais sentir mon cœur battre la chamade en permanence pour vibrer de cette énergie folle, m’envoler pour ne pas chuter, respirer à plein poumon pour m’imprégner du moindre souffle de vie, découvrir des terres inconnues, expérimenter, créer, inventer, rencontrer, aimer passionnément. Naïvement, je croyais que tout cela était possible.
🎵 Un autre monde - Téléphone
Quel chemin prendre alors ? J’étais perdue et désorientée. Existait il une issue à tout cela ? Sans réponse à mon idéal, je redoublais ma deuxième seconde.
Je continuais de m'enliser.
*