Malgré mon admiration, j’avais très peur de lui, et à chacun de ses avertissements, je me raidissais comme une statue, immobile, ma respiration devenait imperceptible.
Je ne sais pas si je le connaissais réellement. Il semblait si inaccessible et son comportement avec moi, et plus tard avec ma sœur, était tellement changeant qu’on ne savait jamais à quoi s’attendre. C’est très déstabilisant et insécure pour un enfant. J’étais toujours sur le qui-vive, tentant d’anticiper ses coups de gueule, ses remarques cinglantes et ses regards assassins, mais rien, chez lui, n’était prévisible. Je pouvais avoir tout fait correctement et ramener une bonne note, s’il avait décidé de pourrir l’ambiance familiale, il trouvait un prétexte et nous savions qu’il trouverait.
Il avait commencé sa carrière en étant chimiste, puis il a grimpé les échelons pour devenir chef de projet Europe chez Corona, une entreprise de peinture industrielle qui fût rachetée par la suite par la société américaine PPG. Ce poste qu’il aimait, l’obligeait à partir souvent en déplacement et à s’absenter de la maison. C’est sûrement pour cette raison que mes parents décidèrent d’emménager près de chez mes grands-parents, dans la même ville qu’eux, à Roissy. De cette façon, lors de ses absences, si ma mère avait un empêchement ou si nous étions malades, ils pouvaient me garder.
Quand il était à la maison, sa présence n’échappait à personne car la musique résonnait dans toute la maison. Et il aimait le faire savoir en la mettant assez fort, toutes fenêtres ouvertes. C'était un vrai mélomane, surfant sur tous les styles musicaux, de l’opéra à la variété, en passant par le rock, le reggae, le jazz, la musique classique, mais aussi des groupes et orchestres d’autres pays. Il écoutait de tout, du moment que c’était qualitatif pour lui.
Mon père avait une discographie d’une richesse vertigineuse, la musique faisait partie de sa personnalité, elle coulait dans ses veines.
Il avait une oreille incroyable, il pouvait reconnaître le chef d’orchestre quand il écoutait un concert de musique classique. Très souvent, lorsqu’il mettait un disque, lors de certains passages, il nous sommait de nous taire en levant le doigt et nous disait “Chuuut…. écoute ça !” Encore aujourd’hui, quand j’écoute des airs d’opéra, je le revois me faisant le même geste, celui qui précédait le chant envoutant, le jeu exceptionnel ou la note si perchée de La Callas chantant “Vissi d’arte” issu de La Tosca de Puccini, pour ne citer que celui-là.
La première chose que faisait mon père en se levant le matin était de lancer la musique et l’éteindre était la dernière chose qu’il accomplissait dans sa journée, nous étions bercés sans interruption du matin au soir par les disques qu’il mettait ou la radio qu’il allumait, toujours FIP.
J’ai toujours pensé qu’il aurait aimé faire carrière dans la musique, d’ailleurs, plus jeune, il jouait de la clarinette et faisait partie d’un groupe de jazz. Il a dû tout lâcher pour travailler de manière responsable et adulte de la façon dont il avait été élevé. Je reste persuadée qu’au fond de lui, ce fut un regret de ne pas avoir persévéré. Mon père avait la sensibilité d’un artiste. Il paraît évident que pour avoir cette capacité d'écoute et de ressenti pour la musique et cette passion pour la littérature et l’art en général, il fallait être doté d’une grande sensibilité. C’est juste qu’elle était camouflée sous une armure infaillible.
Je l’aimais passionnément, pour sa mélomanie, son érudition, son charisme, son élégance, son humour et sa répartie, et les débats que je pouvais avoir avec lui, d’une grande profondeur, même s' il fallait qu’il ait toujours raison.
J’étais ballotée entre l’amour et la crainte, l’admiration et la colère. Je ressentais une réelle ambivalence vis-à -vis de mon père.
★
Roman protégé - Droits d'auteur